Comment ça marche : la roue, le clavier, les bourdons et le « chien »
Le principe est simple à énoncer et redoutable à maîtriser. Une roue de bois, enduite de colophane comme la mèche d'un archet, est mise en rotation par une manivelle tenue de la main droite. Cette roue frotte en permanence toutes les cordes tendues au-dessus d'elle. Tant que la main droite tourne, le son ne s'arrête pas : la vielle est un instrument à son continu, comme la cornemuse. La main gauche, elle, ne touche pas les cordes. Elle actionne un clavier : des tiges coulissantes, une par note, sur lesquelles sont fixées par paires de petites pièces de bois appelées sautereaux. Quand on enfonce une touche, les sautereaux viennent pincer les deux cordes mélodiques — les chanterelles — et raccourcissent leur longueur vibrante, exactement comme le ferait le doigt d'un violoniste. Relâchée, la tige est repoussée par la vibration même des cordes. Autour de cette mélodie, un nombre variable de cordes passent hors du clavier et sonnent en continu : ce sont les bourdons, qui portent des noms hérités des ateliers — gros bourdon, petit bourdon, mouche, corde de chien ou trompette. Ils forment un accord permanent, cette nappe grave et un peu hypnotique qui donne à la vielle sa signature sonore. Sous les bourdons, certains instruments ajoutent des cordes sympathiques, jamais frottées, qui vibrent par résonance et adoucissent le timbre.Le détail génial : une corde qui sert de batterie
C'est ici que la vielle devient unique parmi les instruments à cordes. L'une des cordes de bourdon ne repose pas sur un chevalet fixe, mais sur une petite pièce de bois libre appelée le « chien », maintenue contre la table d'harmonie par la seule pression de la corde. Quand le vielleux donne une accélération brusque à sa manivelle — un coup de poignet, ou détaché —, la corde vibre plus fort, le chien décolle et retombe en claquant sur la table. Le résultat est un grésillement percussif, sec, parfaitement audible. Autrement dit : la vielle à roue permet à un seul musicien de jouer la mélodie, l'accompagnement harmonique et le rythme simultanément. C'est ce qui en a fait, pendant des siècles, l'instrument idéal du bal — un homme seul suffisait à faire danser une noce. Ce mécanisme explique aussi la difficulté réelle de l'instrument. Sur une vielle, le coup de poignet n'est pas un ornement : c'est la percussion. Un débutant apprend d'abord à tourner régulièrement, puis, pendant des mois, à désynchroniser la main droite (le rythme) de la main gauche (la mélodie). Beaucoup de professeurs comparent l'apprentissage à celui de la batterie plutôt qu'à celui du violon.Du plain-chant à Versailles : une histoire en trois chutes
La vielle à roue naît vraisemblablement au XIIe siècle, dans une abbaye bénédictine d'Europe centrale. Sa première forme, l'organistrum, est un instrument monumental qui demandait deux exécutants — l'un tournant la roue, l'autre manœuvrant les touches — et servait à soutenir le plain-chant et les premières polyphonies écrites. Dès la fin du XIIe siècle, ses représentations sculptées essaiment de l'Espagne à l'Angleterre ; au XVIe siècle, Jérôme Bosch la peint dans Le Jardin des délices. Vient la première chute : reléguée hors des églises, elle devient à la fin du XVIIe siècle un instrument rustique de forme presque carrée, qu'on appelle alors la « chiffonie », jouée dans la rue. Puis le retournement le plus improbable de son histoire. À la fin du XVIIe siècle, un luthier de Versailles a l'idée de monter un mécanisme de vielle sur une caisse de guitare ou de luth. Le son gagne en douceur et en puissance ; l'objet devient élégant. Au XVIIIe siècle, la vielle entre à la cour, richement ornée, fabriquée par les meilleurs ateliers parisiens — Guersan, Lambert, Louvet, Varquain, Salomon. On compose pour elle : les six sonates Il Pastor Fido de Nicolas Chédeville, publiées sous le nom d'Antonio Vivaldi, en sont le témoignage le plus célèbre.
1970-2026 : le folk, l'électricité, puis l'ordinateur
Le troisième retour est le plus durable. Dans les années 1960 et 1970, le mouvement folk se réapproprie l'instrument, autour de figures comme Claude Flagel. En 1977, Jacky Aucouturier fonde à Châteauroux la première classe de vielle de France ; dix ans plus tard, en 1987, le conservatoire à rayonnement régional de Limoges ouvre le premier département de musique traditionnelle du pays. 1987 est aussi l'année où le luthier Denis Siorat commence à intégrer plusieurs micros dans le corps de l'instrument. Chaque micro alimente une voie de console, ce qui autorise des effets séparés sur la mélodie et sur les bourdons. Valentin Clastrier puis Françoise Bois Poteur s'en emparent chacun à leur manière. La vielle électroacoustique était née — et avec elle un répertoire contemporain qui n'a plus grand-chose à voir avec le bal. Depuis, l'instrument n'a pas cessé de muter. En 2014, Marcus Weseloh met au point la MidiGurdy, une vielle entièrement numérique sans cordes, dont il fabriquera une centaine d'exemplaires jusqu'en 2021. En 2018, le vielliste Sébastien Tron et le luthier-informaticien anglais Barnaby Walters embarquent un Arduino et un programme temps réel dans une vielle construite par Denis Siorat en 1991, créant un instrument augmenté à la fois acoustique, électroacoustique et MIDI. Résultat : en 2026, on entend la vielle dans des endroits où personne ne l'attendait. Dans la chanson francophone, avec Stephan Eicher, Olivia Ruiz ou Yves Jamait. Dans la variété, où Gilles Chabenat a joué sur des albums de Véronique Sanson et de Jean-Jacques Goldman. Dans le folk metal européen, avec Eluveitie, Faun ou Omnia. Chez Arcade Fire. Et jusque dans la bande originale du film The Rover de David Michôd.Se lancer en 2026 : ce qu'il faut savoir avant d'acheter
Premier point à intégrer : la vielle à roue n'est pas un instrument de grande série. Il n'existe pas d'équivalent des guitares d'entrée de gamme produites à des dizaines de milliers d'exemplaires. Chaque instrument sort d'un atelier de lutherie, ce qui explique des tarifs sans rapport avec ceux d'une guitare de débutant. Les délais d'attente chez un luthier se comptent souvent en mois, parfois davantage. Le marché de l'occasion, animé par les associations et les stages de musique traditionnelle, reste la voie d'entrée la plus courante. Deuxième point : l'entretien fait partie du jeu. La roue doit rester parfaitement ronde et régulièrement enduite de colophane. Les cordes qui la touchent sont entourées de coton — le collet — dont l'épaisseur conditionne l'attaque du son : c'est un réglage que le musicien refait lui-même, en permanence. Le réglage du chien, lui, détermine la sensibilité du coup de poignet. Une vielle mal réglée ne sonne pas mal : elle ne sonne pas du tout comme on l'attend. Troisième point : ne pas apprendre seul si on peut l'éviter. Depuis les années 1970, la vielle s'enseigne dans plusieurs conservatoires français — Clermont-Ferrand, Autun, Bourges, Vierzon, Nevers, Vichy, Montluçon, Châteauroux, Limoges entre autres. C'est un réseau modeste mais réel, et le plus sûr moyen d'éviter des mois de mauvaises habitudes de poignet. À défaut, les stages d'été de musique traditionnelle et les tutoriels publiés par des viellistes reconnus constituent une porte d'entrée sérieuse.Questions fréquentes
La vielle à roue est-elle un instrument mécanique comme l'orgue de Barbarie ?
Non, et c'est la confusion la plus répandue. Un orgue de Barbarie lit un programme (carton perforé ou cylindre) : la manivelle ne fait qu'actionner la machine. Sur une vielle à roue, la manivelle entraîne une roue de bois qui frotte des cordes, exactement comme un archet. C'est un instrument à cordes frottées, dont toutes les notes sont choisies par le musicien sur un clavier.Qu'est-ce que le « chien » d'une vielle à roue ?
C'est une petite pièce de bois mobile sur laquelle repose l'une des cordes de bourdon, maintenue sur la table d'harmonie par la seule pression de la corde. Lorsque le musicien accélère brusquement la manivelle, la corde vibre plus fort, le chien claque contre la table et produit un grésillement percussif. C'est ce qui permet à la vielle de rythmer sa propre mélodie.Combien de cordes a une vielle à roue ?
Le nombre varie selon les modèles. On trouve toujours deux chanterelles (les cordes mélodiques qui passent par le clavier) et plusieurs bourdons — gros bourdon, petit bourdon, mouche, corde de chien ou trompette. Certains instruments ajoutent en plus des cordes sympathiques, qui vibrent par résonance sans être frottées.La vielle à roue est-elle difficile à apprendre ?
Produire un son est immédiat : il suffit de tourner. Mais la difficulté réelle est ailleurs. Il faut apprendre à dissocier complètement les deux mains, la droite gérant le rythme par des coups de poignet et la gauche la mélodie, tout en maintenant une rotation régulière. C'est un travail comparable à celui d'un batteur, et il demande de la patience sur les premiers mois.Où apprendre la vielle à roue en France ?
Plusieurs conservatoires proposent un enseignement de la vielle, notamment à Clermont-Ferrand, Autun, Bourges, Vierzon, Nevers, Vichy, Montluçon, Châteauroux et Limoges, dont le conservatoire à rayonnement régional a créé en 1987 le premier département de musique traditionnelle de France. Les stages d'été et les associations de musique traditionnelle constituent l'autre grande voie d'accès.Existe-t-il des vielles électriques ou numériques ?
Oui. Les vielles électroacoustiques, apparues à partir de 1987 avec les travaux du luthier Denis Siorat, intègrent des micros dans le corps de l'instrument. Les vielles électriques fonctionnent avec des micros électromagnétiques, comme une guitare électrique. Enfin, les vielles numériques se passent totalement de cordes : la MidiGurdy, mise au point en 2014, génère l'intégralité du son électroniquement et communique en MIDI.Où voir des vielles à roue historiques ?
À Jenzat, dans l'Allier, centre historique de la lutherie de vielle, qui abrite la Maison du luthier et son musée. Le Musée des musiques populaires de Montluçon (MuPop) conserve par ailleurs la « très grosse vielle » réalisée en 2000 par Philippe Destrem et Jean-Michel Ponty. Sources : Christian Rault, L'Organistrum ou l'instrument des premières polyphonies écrites occidentales ; Jean-François Chassaing, La Vielle et les luthiers de Jenzat (1987) ; Paul Fustier, thèse « La vielle à roue dans la musique baroque française » (université Lumière-Lyon 2) ; Maison du luthier / musée de Jenzat ; MuPop, Montluçon.
C&M · 02/09/2026
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