06/07/2026 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 06/07/2026 histoires-musique Paris
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Histoire de la salsa à Paris : d'Azuquita et la Chapelle des Lombards à Yuri Buenaventura

En 1979, le Panaméen Camilo Azuquita s'installe à la Chapelle des Lombards et lance la salsa à Paris. Des nuits de La Coupole à Africando et au triomphe de Yuri Buenaventura avec « Ne me quitte pas », histoire d'un demi-siècle de clave au bord de la Seine.

Histoire de la salsa à Paris : d'Azuquita et la Chapelle des Lombards à Yuri Buenaventura
Un soir de 1977, sous le chapiteau de la Porte de Pantin, le public parisien est venu écouter Cheo Feliciano et la Típica 73, l'un des orchestres phares de la salsa new-yorkaise. Dans la salle, le journaliste Rémy Kolpa Kopoul souffle à son ami Pierre Goldman de regarder le chanteur qui se tient à gauche de Feliciano : un Panaméen au tumbao irrésistible, nommé Camilo Azuquita. C'est lui, pressent-il, qu'il faut pour lancer la salsa à Paris. Deux ans plus tard, Azuquita débarque dans la capitale — et rien ne sera plus comme avant. De la Chapelle des Lombards aux triomphes de Yuri Buenaventura, en passant par les nuits de La Coupole et l'aventure Africando, retour sur un demi-siècle de clave au bord de la Seine, qui a fait de Paris l'une des capitales européennes des musiques latines.

1979 : Azuquita s'installe à la Chapelle des Lombards

Selon le récit qu'en font les réalisateurs du documentaire « Salsa In Paris », Octavio Cadavid et Mercedes Mancera, c'est en 1979 que Pierre Goldman et Jean-Luc Fraisse, patron de la Chapelle des Lombards, s'associent pour faire venir le chanteur panaméen en France. Azuquita, qui a fait ses classes à New York et à Porto Rico aux côtés des grands noms de la Fania, arrive à Paris en septembre 1979, complet blanc et panama vissé sur la tête. Il prend ses quartiers à la Chapelle des Lombards, une cave de la rue de Lappe, près de la Bastille, où le jazz et la musique antillaise d'Henri Guédon faisaient déjà danser les premiers aficionados. Le premier grand concert parisien, organisé salle Wagram avec Azuquita et Henri Guédon en têtes d'affiche, dépasse toutes les espérances. « Nous espérions 500 personnes et 5 000 se présentèrent », racontera Jean-Luc Fraisse, cité par le magazine El Café Latino. Autour du chanteur se forme Azuquita y su Melao, considéré comme le premier groupe de salsa monté à Paris, où se croisent musiciens antillais, cubains et latino-américains de passage. Azuquita lui-même mesurera vite l'ampleur du phénomène. « Quand Mongo Santamaría vint me voir chanter, il m'a dit : “Azuquita, si tu pars, tu es fou. Regarde ce public.” En semaine, on ne pouvait même pas marcher », confiera-t-il à El Café Latino. Le Panaméen restera : Paris devient sa ville d'adoption, et il y enregistrera plusieurs disques marquants au tournant des années 1980.

Les pionniers des nuits latines : DJs, collectionneurs et bals cosmopolites

La première génération, celle des années 1979-1985, ne se limite pas aux orchestres. Des étudiants et émigrés latino-américains inventent les soirées salsa parisiennes : Jhon Jairo Velez et son « Sonido Bestial » — clin d'œil au titre de Ricardo Ray —, fort d'une collection de 4 000 vinyles ; Mario Gamboa et Víctor Pedraza, dont le « Tren Latino » impose le son portoricain dans les années 1980 ; Homero Manso et sa « Fiesta Latina », parmi les premiers à faire venir de grands orchestres ; ou encore José « El Loco de la Salsa », Français d'origine espagnole tombé fou amoureux du genre, cheville ouvrière de l'émission « Salsa Mania » sur Radio TSF. Les lieux emblématiques se multiplient : la Chapelle des Lombards bien sûr, mais aussi les mardis latins du dancing de La Coupole, à Montparnasse, animés notamment par Rémy Kolpa Kopoul, figure de Radio Nova qui restera jusqu'à sa mort en 2015 l'un des grands passeurs des musiques latines en France. Los Salseros, l'orchestre fondé dans le sillage d'Azuquita autour du pianiste martiniquais Roland Malmin — avec des invités de prestige comme le percussionniste cubain Patato Valdés —, s'impose comme le groupe français le plus en vue de la décennie. Paris profite aussi de sa position géographique : pour les orchestres cubains en route vers les pays de l'Est, la capitale française est une escale obligée. Los Van Van de Juan Formell, l'Orquesta Aragón ou la Ritmo Oriental s'y produisent régulièrement, nourrissant un public de plus en plus connaisseur, tandis que Le Monde, Libération, Actuel et Radio Nova relaient la fièvre latine.

Années 1990 : Yuri Buenaventura, Africando et la consécration

La décennie suivante fait passer la salsa parisienne du club à la consécration grand public. Au début des années 1990, le producteur sénégalais Ibrahima Sylla, installé à Paris avec son label Syllart, imagine Africando : un pont entre chanteurs ouest-africains et musiciens de salsa new-yorkais, dont les albums enregistrés entre Dakar, Paris et New York deviennent des classiques des pistes de danse des deux continents. C'est aussi à Paris qu'éclot Yuri Buenaventura. Arrivé de Colombie pour étudier, le chanteur de Buenaventura chante d'abord dans la rue et le métro parisien avant d'enregistrer, au milieu des années 1990, une relecture en salsa de « Ne me quitte pas » de Jacques Brel. Le succès est considérable et révèle l'artiste au grand public français : la chanson, portée par un clip devenu culte, s'impose comme l'un des plus beaux traits d'union entre chanson française et musiques afro-caribéennes.
À la même époque, le Parisien Bruno Garcia invente sous le nom de Sergent Garcia son « salsamuffin », fusion de salsa, de ragga et de chanson, qui remplit les salles françaises à la fin des années 1990. La vague cubaine mondiale portée par le succès de Buena Vista Social Club achève de convertir le grand public : les cours de danse salsa se multiplient dans la capitale, et des clubs comme La Java, Les Étoiles ou le Barrio Latino font danser Paris toutes les semaines.

Un héritage bien vivant

Un demi-siècle après le concert fondateur de Pantin, l'empreinte est profonde. Paris reste l'une des grandes places européennes de la salsa : soirées et festivals dédiés, écoles de danse par dizaines, orchestres locaux et diaspora latino-américaine entretiennent une scène dense, tandis que les musiques latines contemporaines — du reggaeton à la pop latine — dominent désormais les plateformes d'écoute. Yuri Buenaventura continue de tourner dans toute la France, et la Chapelle des Lombards, toujours en activité rue de Lappe, rappelle que tout a commencé dans une cave de la Bastille. L'histoire de la salsa parisienne raconte, au fond, la même chose que celle du zouk, de la biguine ou du tango avant elle : la capacité de Paris à accueillir des musiques venues d'ailleurs, à leur offrir une caisse de résonance — et à se laisser transformer par elles.

FAQ — La salsa à Paris

Qui a lancé la salsa à Paris ?

Le chanteur panaméen Camilo Azuquita est considéré comme la figure fondatrice de la scène salsa parisienne. Repéré en 1977 lors d'un concert au chapiteau de Pantin, il est invité en France en 1979 par Pierre Goldman et Jean-Luc Fraisse, patron de la Chapelle des Lombards, et forme à Paris le groupe Azuquita y su Melao.

Qu'est-ce que la Chapelle des Lombards ?

C'est un club de la rue de Lappe, près de la Bastille, installé dans une ancienne cave. Devenu le quartier général d'Azuquita à partir de 1979, il s'est imposé comme le lieu mythique des nuits latines parisiennes et programme encore aujourd'hui des soirées dédiées aux musiques latines et afro-caribéennes.

Comment Yuri Buenaventura est-il devenu célèbre en France ?

Arrivé de Colombie pour ses études, Yuri Buenaventura a chanté dans la rue et le métro parisien avant d'enregistrer au milieu des années 1990 une version salsa de « Ne me quitte pas » de Jacques Brel. Ce titre, extrait de son album Herencia Africana, a rencontré un immense succès en France et lancé sa carrière internationale.

Qu'est-ce qu'Africando ?

Africando est un projet monté au début des années 1990 par le producteur sénégalais Ibrahima Sylla, fondateur du label parisien Syllart. Il réunit des chanteurs ouest-africains et des musiciens de salsa new-yorkais, et ses albums — enregistrés entre l'Afrique, Paris et New York — comptent parmi les grands succès des musiques afro-latines.

Où danser la salsa à Paris aujourd'hui ?

La scène reste très active : la Chapelle des Lombards à Bastille, des bals et soirées régulières dans des clubs comme La Java ou Les Étoiles, ainsi que de nombreuses écoles de danse et festivals latins tout au long de l'année. Les offices de tourisme et agendas culturels parisiens recensent les soirées semaine par semaine.
C&M · 06/07/2026 — fin de l'article — #HISTOI