05/07/2026 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 05/07/2026 histoires-musique Paris
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Histoire de la library music française : Janko Nilovic, Montparnasse 2000 et Tele Music, le trésor caché samplé par Jay-Z

Jamais vendus en bac, pressés à quelques centaines d'exemplaires pour la télévision et la radio, les disques d'illustration sonore français sont devenus des graals de collectionneurs et une mine à samples pour le hip-hop. De Montparnasse 2000 à Tele Music, histoire de la library music à la française.

Histoire de la library music française : Janko Nilovic, Montparnasse 2000 et Tele Music, le trésor caché samplé par Jay-Z
Ce sont des disques que personne, ou presque, n'a jamais achetés. Pressés à quelques centaines d'exemplaires, jamais distribués en bac, réservés aux professionnels de la télévision, de la radio et de la publicité, les albums d'« illustration sonore » français des années 1960 et 1970 dormaient dans les placards des chaînes et des agences. Cinquante ans plus tard, ils s'arrachent à prix d'or chez les collectionneurs, nourrissent les samples de Jay-Z ou de Dr. Dre et font l'objet de rééditions soignées. Histoire d'un trésor caché de la musique française : la library music. Derrière ce nom anglais se cache une idée simple : constituer des catalogues — des « librairies » — de musiques préenregistrées, classées par ambiance, que les producteurs d'images pouvaient utiliser sans commander une partition originale. Et dans ce domaine, la France a produit certains des disques les plus recherchés au monde.

Aux origines : illustrer les images de l'ORTF

La library music naît du besoin des radios puis des télévisions d'habiller leurs programmes à moindre coût. En France, des structures pionnières comme L'Illustration Musicale puis Tele Music, fondée en 1966 par Roger Tokarz, se spécialisent dans ces catalogues destinés aux professionnels. Les pochettes sont sobres, souvent génériques, les titres descriptifs — ambiance industrielle, poursuite, suspense, publicité moderne — et les morceaux calibrés en versions de 30 secondes, 1 minute ou 3 minutes. Deux figures tutélaires dominent les débuts : Roger Roger, orchestrateur virtuose passé par la chanson, et son complice Nino Nardini. Sous leur nom ou sous divers pseudonymes, ils enregistrent une quantité vertigineuse de musiques à images, explorant très tôt les possibilités des premiers synthétiseurs et des orgues électroniques, avec une liberté que l'industrie du disque classique ne permettait pas. Le genre a ses codes, dictés par l'usage : des morceaux déclinés en plusieurs durées calibrées pour le montage, des droits regroupés au sein du catalogue pour simplifier les autorisations, et des pochettes souvent abstraites, ornées de graphismes géométriques, devenues elles-mêmes objets de collection. Cette économie parallèle offrait surtout un luxe rare : sans single à classer ni public à séduire, les compositeurs pouvaient tout essayer. Le funk le plus rugueux y côtoie les expérimentations électroniques les plus audacieuses, parfois sur la même face.

Montparnasse 2000 et le géant Janko Nilovic

Au tournant des années 1970, le label Montparnasse 2000, fondé par André Farry, devient l'un des hauts lieux de l'illustration sonore française. Sa signature la plus flamboyante s'appelle Janko Nilovic. Né à Istanbul en 1941 d'un père monténégrin et d'une mère grecque, pianiste de formation, il s'installe à Paris en 1960, écume les clubs et devient arrangeur pour la variété avant de rejoindre l'écurie de Farry. Pour Montparnasse 2000, il enregistre une vingtaine d'albums qui passent du jazz au funk, du psychédélisme à la musique symphonique, souvent au sein du même disque. Son chef-d'œuvre, « Rythmes Contemporains », paru en 1974, mobilise un grand orchestre — cuivres rutilants, chœurs, percussions — pour l'un des disques les plus ambitieux et les plus coûteux jamais produits par l'illustration sonore française. À sa sortie, personne ou presque ne l'entend : c'est aujourd'hui l'un des vinyles français les plus recherchés au monde, et sa pièce maîtresse « Xénos Cosmos » une porte d'entrée idéale dans son univers.

Tele Music, l'usine à grooves du studio CBE

Chez Tele Music, Roger Tokarz applique une recette différente mais tout aussi efficace : faire enregistrer, dans le petit studio parisien CBE, les meilleurs musiciens de séance de la variété française — ceux-là mêmes qui accompagnent Claude François, Michel Sardou ou Françoise Hardy. Libérés du format chanson, ces requins de studio gravent entre la fin des années 1960 et 1987 quelque 120 vinyles de funk instrumental, de disco, de jazz-rock et d'électronique naissante. Longtemps considérés comme de simples outils de travail, ces disques sont aujourd'hui réédités en compilations et disponibles sur les plateformes de sampling légales.

De l'oubli au sample : la revanche des diggers

Le purgatoire durera vingt ans. À partir des années 1990, les producteurs de hip-hop, éternels chercheurs de boucles inédites, redécouvrent ces vinyles que personne ne connaît — l'arme absolue pour un beatmaker. Les catalogues français sont pillés avec gourmandise : des producteurs comme Madlib, The Alchemist ou Dr. Dre puisent dans les bandes de Tele Music et de ses cousins. La consécration arrive en 2009 : pour « D.O.A. (Death of Auto-Tune) », single manifeste de l'album « The Blueprint 3 » de Jay-Z, le producteur No I.D. échantillonne « In the Space », un titre enregistré par Janko Nilovic avec Dave Sucky. Le compositeur, alors inconnu du grand public américain, voit soudain son nom associé à l'un des plus grands rappeurs de la planète — l'échantillon le plus célèbre de sa carrière, comme il le racontera lui-même.

Un héritage réhabilité

Depuis, la library music française est sortie de l'ombre. Les rééditions se multiplient — « Rythmes Contemporains » a retrouvé les bacs en version remasterisée, les compilations « French Music Library » exhument les classiques de Tele Music — et Janko Nilovic, toujours actif, enregistre de nouveaux albums et se produit sur scène devant un public de trentenaires venus au vinyle par le hip-hop. Les diggers du monde entier écument les brocantes françaises à la recherche des pochettes de Montparnasse 2000, et l'illustration sonore, conçue pour être invisible, est devenue un genre à part entière, étudié, compilé, célébré. La France n'était pas seule sur ce terrain : le Royaume-Uni avait ses catalogues KPM et De Wolfe, l'Italie ses maîtres du cinéma bis. Mais l'école française garde une saveur particulière, à mi-chemin entre le raffinement d'arrangeur hérité de la grande variété et un goût de l'expérimentation qui annonce, avec vingt ans d'avance, l'esthétique de la French Touch : on ne compte plus les producteurs français venus à l'électronique par ces vinyles d'illustration dénichés chez les disquaires d'occasion. Ironie de l'histoire : ces musiques composées pour accompagner des images oubliées auront survécu à toutes les images. Il fallait bien la patience des collectionneurs et l'oreille des beatmakers pour comprendre que, dans ces disques sans public, sommeillait une partie du meilleur de la musique française.

FAQ – La library music française

Qu'est-ce que la library music ou musique d'illustration sonore ?

Il s'agit de musiques préenregistrées, regroupées en catalogues destinés aux professionnels de l'image (télévision, radio, cinéma, publicité), qui les utilisaient sous licence sans commande originale. Ces disques n'étaient pas vendus au grand public.

Quels sont les grands labels français de library music ?

Tele Music (fondé en 1966 par Roger Tokarz), Montparnasse 2000 (André Farry), L'Illustration Musicale ou encore Musique Pour l'Image comptent parmi les principaux catalogues français des années 1960-1980.

Qui est Janko Nilovic ?

Pianiste, arrangeur et compositeur né à Istanbul en 1941 et installé à Paris depuis 1960, il est l'auteur d'une vingtaine d'albums pour Montparnasse 2000, dont le culte « Rythmes Contemporains » (1974), et l'un des compositeurs de library les plus samplés au monde.

Quel titre de Janko Nilovic a été samplé par Jay-Z ?

« In the Space », enregistré avec Dave Sucky, a été échantillonné par le producteur No I.D. pour « D.O.A. (Death of Auto-Tune) » de Jay-Z en 2009, sur l'album « The Blueprint 3 ».

Comment écouter la library music française aujourd'hui ?

Par les rééditions vinyle et CD (Rythmes Contemporains, compilations Tele Music « French Music Library »), les plateformes de streaming où une grande partie des catalogues a été remise en ligne, et les plateformes légales de sampling qui proposent les bandes originales aux beatmakers.

Pour aller plus loin

C&M · 05/07/2026 — fin de l'article — #HISTOI