25/08/2026 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 25/08/2026 histoires-musique Paris
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De Strychnine à Odezenne : pourquoi Bordeaux a mis vingt-neuf ans à refaire un festival dans son centre-ville

La dernière fois qu'un festival de musiques amplifiées a occupé le centre de Bordeaux, c'était en juin 1997, sur les ruines d'une gare désaffectée, et c'est Noir Désir qui l'organisait. De Strychnine au braquage de Camera Silens, de la Rock School Barbey à Odezenne : histoire d'une ville qui a produit du rock partout, sauf sur ses places.

De Strychnine à Odezenne : pourquoi Bordeaux a mis vingt-neuf ans à refaire un festival dans son centre-ville
Vendredi 28 août, la place des Quinconces sera une salle de concert. Ce n'est pas si banal : à Bordeaux, la dernière fois qu'un festival de musiques amplifiées s'est installé dans le centre-ville, c'était le 14 juin 1997, sur les ruines de la gare d'Orléans, et l'événement s'appelait « Un jour à Bordeaux ». Il était organisé par un groupe de la ville qui était alors le plus grand groupe de rock français : Noir Désir. Entre les deux, vingt-neuf ans. Ce vide n'a rien d'anodin pour une ville que Libération décrivait, en 2005, par la formule « de Strychnine à Noir Désir », et que certains ont même proclamée capitale française du rock au début des années 1980. Bordeaux a produit du rock en quantité déraisonnable pour sa taille. Elle l'a surtout produit ailleurs que sur ses places : dans des salles de quartier, des friches, une école, une ancienne gare. Petite histoire d'une scène qui a longtemps joué hors les murs de son propre centre.

Années 1960 : un port qui écoute ailleurs

Le rock bordelais commence, comme partout en France, par de l'imitation. Dans les années 1960, un certain Tony March monte ce qui est généralement présenté comme le premier groupe de rock de la ville, avant de fonder Les Blousons Noirs puis de partir vers le cinéma. On est encore dans l'ère yéyé, celle des reprises et des tournées « Salut les copains », et Bordeaux n'y occupe aucune place singulière. La ville a pourtant deux atouts qu'elle exploitera plus tard : un port, donc des disques qui arrivent avant les autres, et une université. Ce sont exactement les deux conditions qui, dans les décennies suivantes, feront la différence entre les villes qui consomment le rock et celles qui en produisent.

1976-1982 : Strychnine, ou le punk français qui ouvre pour The Clash

Le vrai basculement date de 1976. Cette année-là se forme Strychnine, l'un des tout premiers groupes français à suivre la vague punk qui traverse alors l'Angleterre. Le groupe bordelais bénéficie très vite d'un coup d'accélérateur : il figure à l'affiche du festival punk de Mont-de-Marsan, en août 1977, où il joue juste avant The Clash. Pour un groupe de province qui n'a encore rien publié, la légitimité est immédiate. Suit un parcours qui résume les moyens de l'époque : un 45 tours autoproduit, Le Suspect, en mai 1978 ; puis un premier album, Jeux cruels, enregistré au château d'Hérouville, dans le Val-d'Oise — le studio où étaient passés Elton John, David Bowie et Pink Floyd. L'album est distribué en 1979 par AZ, le label de Michel Polnareff. Un deuxième disque, Je veux, est enregistré en janvier 1981 au studio Aquarius de Genève. Le groupe se sépare l'année suivante. Strychnine n'a jamais vendu massivement. Son importance est ailleurs : il a prouvé qu'un groupe bordelais pouvait exister dans le récit national du punk, aux côtés de Métal Urbain ou des Stinky Toys. Et il a laissé derrière lui une scène locale persuadée que c'était possible.

1981-1988 : Camera Silens, l'histoire la plus romanesque du rock français

Ce que Strychnine a ouvert, Camera Silens l'occupe. Formé à Bordeaux en 1981, le groupe devient l'une des références du punk et de la scène « Oi ! » française, avec un premier album, Réalité, en 1985, puis Rien qu'en traînant en 1987. Son chanteur, Gilles Bertin (1961-2019), est un contemporain exact de Bertrand Cantat sur la scène bordelaise. La suite appartient moins à l'histoire de la musique qu'à celle des faits divers, mais elle colle définitivement à ce groupe. Le 27 avril 1988, Gilles Bertin participe au braquage du dépôt de la Brink's à Toulouse, avec une poignée d'amis musiciens. Le butin est évalué à 11,7 millions de francs. Il disparaît ensuite pendant vingt-huit ans, vivant clandestinement en Europe, notamment en Espagne, où il fonde une famille sous une fausse identité. Le 16 novembre 2016, épuisé par la clandestinité, il franchit à pied la frontière franco-espagnole pour se rendre à la justice française. Jugé en juin 2018, il est condamné à cinq ans de prison avec sursis. Il meurt le 7 novembre 2019, à 58 ans, des suites du sida. Son histoire a fait l'objet d'un documentaire et de longs récits de presse, jusqu'à la BBC. Elle reste, à Bordeaux, la parenthèse la plus improbable d'une décennie punk qui n'en manquait pourtant pas.

1981-1982 : Rockotone, « Boulevard du Rock » et un titre de capitale

Entre-temps, la ville s'organise. En 1981 se constitue l'association Rockotone, qui pendant trois ans sert de tremplin aux groupes locaux : un lieu de répétition, des dates, et des tremplins enregistrés par FR3. En 1982, elle produit le festival « Boulevard du Rock » à la salle des fêtes du Grand Parc, où une trentaine de groupes locaux jouent pendant une semaine dans de vraies conditions de scène, devant des journalistes venus de tout le pays. C'est de cette période que date la formule, souvent reprise depuis, selon laquelle Bordeaux aurait été « déclarée capitale française du rock » cette année-là. L'expression relève davantage du récit local que du classement officiel, et il faut la prendre pour ce qu'elle est : le signe qu'une ville de province avait, à ce moment précis, une densité de groupes que peu d'autres pouvaient revendiquer. La même salle du Grand Parc accueillait alors des artistes internationaux, des Ramones à Klaus Schulze.

Noir Désir : la décennie où Bordeaux tient le rock français

Noir Désir se forme à Bordeaux en 1980. Sa formation la plus stable réunit Bertrand Cantat au chant et à la guitare, Serge Teyssot-Gay à la guitare, Frédéric Vidalenc à la basse et Denis Barthe à la batterie. Le premier album, Où veux-tu qu'je r'garde ?, paraît en 1987. La trajectoire est ensuite l'une des plus régulières du rock français : Veuillez rendre l'âme (à qui elle appartient) en 1989, produit par Ian Broudie, qui installe le groupe auprès du grand public grâce à « Aux sombres héros de l'amer » et se serait écoulé à environ 330 000 exemplaires ; Du ciment sous les plaines en 1991 ; Tostaky en 1992, disque de bascule vers une écriture plus tendue ; 666.667 Club en 1996 ; enfin Des Visages Des Figures, publié le 11 septembre 2001. De ce dernier album est extrait « Le Vent nous portera », sorti en single le 28 août 2001 — soit vingt-cinq ans jour pour jour avant le concert de The Cure aux Quinconces. Le morceau, sur lequel joue Manu Chao, reste le plus gros succès du groupe, avec plus de 250 000 exemplaires écoulés en single et une première place de quatre semaines en Italie. Des Visages Des Figures sera le dernier album studio de Noir Désir. Le groupe interrompt son activité après la condamnation de Bertrand Cantat pour la mort de la comédienne Marie Trintignant, en 2003, et annonce officiellement sa dissolution en novembre 2010. Une scène entière perd d'un coup sa locomotive — et Bordeaux, l'organisateur du seul grand festival que son centre-ville ait connu.

14 juin 1997 : « Un jour à Bordeaux », le précédent que la ville n'a pas oublié

L'idée était typique de l'époque et du groupe : plutôt que de jouer une date de plus dans une salle, occuper un lieu. Noir Désir choisit la gare d'Orléans, gare désaffectée de la rive droite, au bord de la Garonne, et y organise le samedi 14 juin 1997 une journée entière mêlant concerts, stands associatifs et militants. Une vingtaine de groupes sont invités. Les chiffres varient selon les sources : on parle généralement d'environ 20 000 personnes, certaines notices discographiques avançant plus de 28 000. Aucun décompte indépendant ne permet de trancher. Ce qui n'est pas contesté, en revanche, c'est le statut de l'événement : il est régulièrement décrit comme le seul festival alors autorisé dans le centre-ville de Bordeaux. Une compilation de seize titres, Un Jour à Bordeaux, a gardé la trace de l'affiche — Noir Désir, Rageous Gratoons, Petit Vodo, Los Utreras, Mary's Child et quelques autres noms qui disent bien l'esprit du plateau. La gare d'Orléans, elle, est aujourd'hui un multiplexe de cinéma. La ville a continué à faire du rock ; elle a cessé de le faire sur l'espace public central.

Les murs qui ont tenu : Barbey, Krakatoa, le Rocher de Palmer

Si la scène bordelaise a survécu à la fin de son groupe phare, c'est largement grâce à des lieux. La Rock School Barbey, cours Barbey, est gérée depuis 1988 par l'association Parallèles Attitudes Diffusion. Le projet s'installe d'abord dans le bâtiment du théâtre Barbey, construit en 1963, jusqu'en décembre 1995, date à laquelle des travaux sont engagés pour en faire un espace pensé pour les musiques amplifiées. Le nom dit le programme : une salle, mais aussi une école. À Mérignac, le Krakatoa ouvre en 1990 — premier concert le 17 mars 1990, avec Les Soucoupes Violentes. Rénové en 2024, il annonce aujourd'hui une salle principale de 1 500 places et un second espace de 250 places pour les formats intimes. Sur la rive droite, à Cenon, le Rocher de Palmer complète le dispositif. Depuis 2013, ces salles sont réunies au sein d'une scène de musiques actuelles à l'échelle métropolitaine, qui regroupe le Krakatoa, le Rocher de Palmer, la Rock School Barbey et Rock et Chanson à Talence, et fonctionne par coproductions et partenariats. C'est une architecture administrative peu spectaculaire, mais c'est elle qui a permis à la ville de continuer à programmer quand la lumière nationale s'était éteinte.

Bordeaux Rock : quand l'archive devient un projet

Il y a une chose que Bordeaux fait mieux que la plupart des villes de rock françaises : conserver sa propre mémoire. L'association Bordeaux Rock naît pour célébrer la scène des années 1980 et devient rapidement un label, publiant des compilations qui retracent l'histoire du rock bordelais. Sa première édition de festival se tient le 22 janvier 2005 : une seule soirée, mais avec la reformation de seize groupes issus de la décennie 1977-1987. Le festival s'est installé depuis dans le creux de janvier, période où l'agenda culturel est vide et où les salles sont disponibles — un créneau qu'aucun gros festival ne dispute. Parallèlement, l'ouvrage Bordeaux Rock(s), publié au Castor Astral, a fait la synthèse de plus de quarante-cinq ans de scène locale. Peu de villes françaises disposent d'un équivalent.

Odezenne, Mars Red Sky, Gorod : la scène qui a pris le relais

La génération suivante n'a pas cherché à refaire Noir Désir, ce qui était sans doute la meilleure décision possible. Odezenne, formé à Bordeaux en 2007 autour d'Alix Caillet, Jacques Cormary et Mattia Lucchini, a construit un objet hybride entre rap, chanson et pop expérimentale, revendiquant des influences allant de Radiohead à Serge Gainsbourg en passant par A Tribe Called Quest. Le trio a publié un nouvel album, Doula, en juin 2025, et sa tournée passe par le Rocher de Palmer en mars 2026. La même année 2007 voit naître Mars Red Sky, trio de stoner rock (Julien Pras, Jimmy Kinast, Mathieu Gazeau) devenu une valeur sûre de la scène psychédélique européenne. À côté, Gorod porte les couleurs bordelaises dans le death metal technique, Eiffel celles d'un rock chanté en français, et Les Hurlements d'Léo celles d'une chanson festive héritée des années 1990. Aucun de ces groupes ne domine les classements ; ensemble, ils dessinent une scène qui n'a jamais cessé de fonctionner.

Ce que Pagaille vient chercher

La place des Quinconces couvre environ douze hectares, ce qui en fait la plus grande place de France et l'une des plus vastes d'Europe. Elle a toujours accueilli des foires, des fêtes foraines, des rassemblements sportifs. Ce qu'elle n'avait pas accueilli depuis très longtemps, c'est un festival de musiques amplifiées de cette taille. En s'y installant, Pagaille ne fait pas qu'ajouter une date à un calendrier estival déjà saturé. Il tente de refermer une parenthèse ouverte en 1997, quand un groupe de la ville avait démontré qu'un festival pouvait tenir au centre de Bordeaux — puis n'avait pas eu de successeur. Que l'affiche du premier soir soit occupée par The Cure, groupe anglais dont le premier album date de 1979, année de sortie de Jeux cruels, relève de la coïncidence. Mais c'est une coïncidence que la ville, très attachée à ses propres archives, ne manquera sans doute pas de relever.

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Questions fréquentes

Quel est le groupe de rock le plus connu de Bordeaux ?

Noir Désir, sans discussion possible. Formé en 1980, le groupe a publié six albums studio entre 1987 et 2001 et signé avec « Le Vent nous portera » l'un des singles les plus vendus du rock français. Il a cessé son activité après 2003 et annoncé sa dissolution en novembre 2010.

Quel a été le premier groupe punk bordelais ?

Strychnine, formé en 1976, est généralement présenté comme le premier groupe bordelais à s'inscrire dans la vague punk. Il joue au festival de Mont-de-Marsan en août 1977, juste avant The Clash, publie le 45 tours Le Suspect en mai 1978 puis l'album Jeux cruels, enregistré au château d'Hérouville et distribué en 1979. Stalag est souvent cité à ses côtés pour la même période.

Y a-t-il déjà eu un festival dans le centre-ville de Bordeaux ?

Oui, mais rarement. « Un jour à Bordeaux », organisé par Noir Désir le 14 juin 1997 sur les ruines de la gare d'Orléans, est régulièrement décrit comme le seul festival alors autorisé dans le centre. Une vingtaine de groupes y ont joué devant un public généralement estimé à environ 20 000 personnes. Le festival Pagaille, les 28 et 29 août 2026 place des Quinconces, est le premier événement de cette ampleur à revenir au centre depuis.

Quelles sont les principales salles de musiques actuelles à Bordeaux ?

La Rock School Barbey, à Bordeaux même, gérée depuis 1988 par l'association Parallèles Attitudes Diffusion ; le Krakatoa à Mérignac, ouvert en 1990 et rénové en 2024 (1 500 places en salle principale, 250 en petite salle) ; le Rocher de Palmer à Cenon ; et Rock et Chanson à Talence. Ces quatre lieux sont réunis depuis 2013 au sein d'une scène de musiques actuelles métropolitaine. S'y ajoutent l'Arkéa Arena à Floirac pour les grandes jauges et l'iBoat pour les formats club.

Quels groupes bordelais faut-il écouter aujourd'hui ?

Odezenne, trio formé en 2007, dont l'album Doula est paru en juin 2025 ; Mars Red Sky, trio de stoner rock né la même année et bien installé sur la scène psychédélique européenne ; Gorod pour le death metal technique ; Eiffel pour un rock chanté en français ; Les Hurlements d'Léo pour une chanson festive héritée des années 1990.

Sources

C&M · 25/08/2026 — fin de l'article — #HISTOI