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Histoire de la new wave française : de Marquis de Sade à Indochine, dix ans d'une nouvelle vague hexagonale (1978-1988)

Histoire de la new wave française : de Marquis de Sade à Indochine, dix ans d'une nouvelle vague hexagonale (1978-1988)
Quand Marquis de Sade enregistre Dantzig Twist à l'été 1979 au DB Studio de Mélesse près de Rennes, la new wave française n'existe pas encore comme catégorie. Trois ans plus tard, L'Aventurier d'Indochine occupera la première place du Top 50 et le mot circulera partout, des Inrockuptibles naissants jusqu'aux émissions de Bernard Lenoir sur Europe 1. Entre ces deux dates, dix années denses ont structuré une scène hexagonale qui a fini par marquer durablement la chanson française, malgré la dissolution rapide de plusieurs de ses groupes fondateurs. Retour sur une histoire qui commence à Rennes et finit à Paris.

1978-1981 : Rennes invente une scène

Tout commence dans une ville qu'aucun observateur parisien ne regarde au tournant des années 1980. Rennes, ville universitaire moyenne, accueille à la fin des années 1970 une jeunesse qui découvre simultanément le punk anglais, le krautrock allemand et la new wave new-yorkaise. En 1977, Marquis de Sade se forme autour du chanteur Philippe Pascal et du guitariste Frank Darcel. Les deux musiciens, sortis de l'effervescence punk locale, cherchent une voie plus littéraire et plus sombre. Leur premier 45 tours sort en 1978 sur le label local Terrapin. Dantzig Twist, leur premier album, paraît en 1979 sur Pathé. Enregistré au DB Studio de Mélesse par Thierry Haupais, masterisé chez Translab à Paris, le disque pose une grammaire qui sera reprise par toute une génération : guitares tranchantes, saxophones glaciaux (Philippe Herpin, Daniel Paboeuf), basses sèches (Thierry Alexandre), batterie nerveuse (Eric Morinière) et voix déclamée de Philippe Pascal. Les références à l'expressionnisme allemand des années 1920 (le titre lui-même rappelle Dantzig, ville libre du couloir polonais entre les deux guerres) installent une iconographie qui rompt avec le rock français traditionnel. Le disque est aujourd'hui considéré comme l'acte de naissance de la cold wave française. À côté de Marquis de Sade, Rennes voit éclore plusieurs groupes simultanément : Étienne Daho, alors étudiant à la fac de lettres, commence à composer sous l'influence du même milieu ; Niagara, à ses débuts, partage les mêmes salles ; le label Sordide Sentimentale, basé à Rouen mais diffusé à Rennes, publie les premiers enregistrements de groupes qui croiseront la scène. La ville développe ce qu'aucune autre cité de province n'avait alors réussi : un écosystème complet — salles (le Cri du Caoutchouc, l'UBU), fanzines (RockerS), labels indépendants — capable de soutenir des groupes locaux jusqu'à l'enregistrement d'un premier album professionnel.

1980-1983 : Taxi Girl et l'irruption parisienne

Pendant que Rennes structure sa scène, Paris connaît son propre soulèvement. Taxi Girl, formé en 1978 autour de Daniel Darc, Mirwais Ahmadzaï et Laurent Sinclair, signe en 1980 le premier tube majeur de la nouvelle vague hexagonale : Cherchez le garçon, vendu à plus de 150 000 exemplaires. Le single, sorti après le 45 tours Mannequin, impose un son synth-pop ouvertement queer, où la basse pulsée et les claviers froids accompagnent une voix de Daniel Darc à la fois nonchalante et anxieuse. Le groupe joue les codes de l'iconographie romantique, du noir et rouge, du rapport à Genet et à Cocteau. Taxi Girl, contrairement à Marquis de Sade, parle à la radio. Les Pirates des Inrocks et les futures personnalités de l'animation jeune (Bernard Lenoir, Patrick Eudeline) repèrent le groupe, qui devient l'emblème d'une jeunesse parisienne urbaine, créative et fragile. Le premier album Seppuku (1981) confirme l'écriture du groupe. Mais Taxi Girl portera sa propre malédiction : la dépendance à l'héroïne touche plusieurs membres et précipite la fin du groupe en 1986, deux ans avant la mort de Daniel Darc qui survivra finalement jusqu'en 2013. À côté de Taxi Girl, d'autres groupes parisiens contribuent à fixer le paysage : Téléphone, déjà installé depuis 1976, n'appartient pas strictement à la new wave mais infléchit son écriture vers des textures plus froides à partir de Dure limite (1982). Bashung, après sa traversée du désert seventies, signe avec Pizza (1981) un disque où l'influence new wave anglaise est manifeste. Et surtout, Jean-Patrick Capdevielle, Jacno (ex-Stinky Toys) et Lizzy Mercier Descloux explorent depuis Paris d'autres facettes du moment new wave.

1981-1984 : Indochine emporte la mise

Indochine se forme en 1981 autour de Nicola Sirkis, son frère jumeau Stéphane Sirkis, Dimitri Bodianski et Dominique Nicolas. Le groupe joue d'abord dans la mouvance du Rose Bonbon, club parisien où Marquis de Sade et Taxi Girl se sont déjà produits. Mais Indochine prend rapidement une trajectoire commerciale que les autres groupes n'ont pas cherchée. Son deuxième single L'Aventurier (1982), inspiré du personnage de bande dessinée Bob Morane créé par Henri Vernes, atteint le sommet des classements français et écoule plus d'un million d'exemplaires. Le triomphe d'Indochine cristallise une ambiguïté qui hantera la new wave française jusqu'à aujourd'hui. Pour les puristes (les fanzines, les milieux indé rennais et parisiens), Indochine incarne la version commerciale, presque pop, d'un mouvement qui aurait dû rester confidentiel. Pour le grand public, Indochine est la new wave : le groupe vend dix-sept millions d'albums au cours de sa carrière, joue des stades, et reste actif en 2026, avec une longévité qu'aucun autre groupe de la scène n'a atteinte. Cette tension entre culte minoritaire et succès massif structure encore la mémoire de l'époque. Indochine ne joue pas seul. La Mano Negra (un peu plus tard), Étienne Daho avec Pop Satori (1986) et Pour nos vies martiennes (1988), Jean Guidoni, Lio (avec Telex à la production), Niagara à partir de Quel enfer ! (1988) appartiennent à un paysage où la frontière entre new wave hexagonale et variété teintée new wave devient poreuse. Le succès commercial absorbe l'esthétique, comme cela s'était produit en Angleterre quelques années plus tôt avec Duran Duran ou Spandau Ballet.

1981 : la dissolution de Marquis de Sade et le passage à Octobre

Pendant qu'Indochine décolle, Marquis de Sade implose. En avril 1981, après seulement deux albums et un EP, le groupe annonce sa séparation. Les raisons tiennent à la fois aux tensions internes, à la pression commerciale du label et à la difficulté pour la scène cold wave de trouver un public au-delà du cercle indé. Frank Darcel, Thierry Alexandre et Eric Morinière forment Octobre, qui sortira deux albums avant de devenir le groupe d'accompagnement d'Étienne Daho à partir de Mythomane (1981) puis surtout Pop Satori. Philippe Pascal forme Marc Seberg avec Pascale Le Berre, qui prolongera jusqu'au milieu des années 1990 une veine plus littéraire. La dissolution de Marquis de Sade marque symboliquement la fin de la phase fondatrice de la new wave française. Les groupes qui suivront seront soit dans la veine commerciale (Indochine, Niagara), soit dans une cold wave minoritaire (Modern Guy, Asylum Party, Little Nemo, Norma Loy à partir du milieu des années 1980), soit dans des trajectoires hybrides comme celle d'Étienne Daho. La Rennes des origines, elle, conserve son aura mais perd son centralité au profit de Paris et de quelques scènes provinciales secondaires.

1984-1988 : la cold wave et la fin du cycle

Au milieu des années 1980, une seconde génération prend le relais des fondateurs. Les groupes cold wave assument une filiation directe avec Marquis de Sade et avec les Anglais (Joy Division, The Cure, Bauhaus). Modern Guy à Strasbourg, Asylum Party à Niort, Little Nemo à Caen, Excès Nocturne à Paris : ces groupes paraissent sur des labels indépendants (Lively Art, Touching Pop), enregistrent dans des conditions modestes et touchent un public limité mais fidèle. La presse spécialisée naissante (Best, Rock & Folk, puis Les Inrocks dès 1986) leur ouvre régulièrement ses pages. Le cycle se referme vers 1988. Plusieurs facteurs concourent à la fin de la nouvelle vague hexagonale : l'arrivée de la house et de la new beat décale l'attention de la presse jeune, le rap français commence à structurer une nouvelle scène (NTM se forme en 1983, IAM en 1988), et plusieurs figures fondatrices disparaissent ou se retirent (la fin de Taxi Girl en 1986, le retrait progressif de Marc Seberg). Indochine, désormais isolé dans son succès, traverse pour sa part la décennie 1990 dans une relative indifférence avant le retour grand public au tournant des années 2000.

Héritage : pourquoi la new wave française revient en force

Depuis le milieu des années 2010, la new wave française connaît une réévaluation profonde. Plusieurs facteurs y contribuent. Les rééditions soigneuses (Born Bad Records, Black Sweat Records, Wagram pour les majors) rendent disponibles des disques longtemps épuisés. Le livre French New Wave 1978-1988, une jeunesse moderne de Jean-Emmanuel Deluxe (Fantask/Huginn & Muninn, 2021) propose la première synthèse historique complète du mouvement. Les rééditions vinyles touchent une nouvelle génération de collectionneurs. Sur scène, la nouvelle génération assume l'héritage. Zaho de Sagazan, qui domine les charts français en 2024-2025, revendique l'écoute de Marquis de Sade et de Niagara. La Femme, Flavien Berger, Christine and the Queens (devenue Redcar) puisent ouvertement dans le vocabulaire synth-pop et cold wave. Les disquaires indépendants notent une augmentation continue des ventes des albums originaux des années 1980 — Pop Satori, Dantzig Twist, Seppuku, Mes vies de chiffon, Pour nos vies martiennes. Quarante-cinq ans après la sortie du premier album de Marquis de Sade, la nouvelle vague hexagonale est enfin lue comme une scène cohérente, et non comme une parenthèse étrange dans l'histoire de la variété française.

FAQ — New wave française

  • Quel est le premier disque de new wave française ? Dantzig Twist de Marquis de Sade, enregistré à l'été 1979 et sorti la même année sur Pathé, fait consensus comme acte de naissance de la cold wave hexagonale. D'autres tentatives existent en parallèle, mais aucune avec une cohérence stylistique aussi affirmée.
  • Pourquoi Rennes a-t-elle joué un rôle central ? La ville disposait à la fin des années 1970 d'un écosystème rare : université active, salles indépendantes (Cri du Caoutchouc, UBU), label local Terrapin, fanzines, et une distance suffisante avec Paris pour développer une identité propre. Plusieurs musiciens majeurs (Marquis de Sade, Étienne Daho, Niagara, Frank Darcel) y ont vécu simultanément.
  • Quelle est la différence entre new wave et cold wave ? La new wave désigne le mouvement large issu du punk anglais à la fin des années 1970, incluant synth-pop, post-punk et pop des années 1980. La cold wave est une branche minoritaire et plus sombre, marquée par les claviers froids, les voix monocordes et les références à l'expressionnisme. Marquis de Sade appartient à la cold wave, Indochine à une new wave plus pop.
  • Pourquoi Indochine a-t-il duré quand les autres ont disparu ? Le groupe a su muter musicalement à chaque décennie, conserver son noyau (Nicola Sirkis) malgré la mort de son frère Stéphane en 1999, et garder un lien direct avec le public via des stratégies de tournée massives. Les autres groupes fondateurs ont soit imploser pour raisons internes (Taxi Girl, Marquis de Sade) soit choisi des trajectoires solo (Daho).
  • Quels albums écouter pour découvrir la new wave française ? Dantzig Twist (Marquis de Sade, 1979), Seppuku (Taxi Girl, 1981), Pop Satori (Étienne Daho, 1986), L'Aventurier ou 3 (Indochine, 1982 et 1985), Quel enfer ! (Niagara, 1988) et Marquis de Sade — Rue de Siam pour le second album du groupe.
Pour aller plus loin, le livre de Jean-Emmanuel Deluxe French New Wave 1978-1988, une jeunesse moderne (éditions Fantask/Huginn & Muninn) reste la référence francophone. Les podcasts Sur les épaules de Darwin (France Inter) et Très Très Bon (Canal+) ont consacré plusieurs épisodes au sujet ces dernières années. Et les rééditions vinyle disponibles chez Born Bad Records donnent à entendre, en très haute qualité, les disques que les majors avaient longtemps laissés en jachère.

Sources et ressources : Marquis de Sade — WikipédiaWikiRennesTaxi Girl — WikipédiaSite officiel IndochineBorn Bad Records.

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