1661 — Lully invente le goût français
Né Giovanni Battista Lulli à Florence en 1632, Lully arrive en France à quatorze ans comme garçon de chambre de Mademoiselle de Montpensier. Petit page italien d'une cour qui parle italien, il apprend la danse, le violon et le clavecin avec la voracité d'un autodidacte. À seize ans, il est déjà chef de la « Bande des Petits Violons », un orchestre privé du roi. À vingt-neuf ans, en 1661, il est nommé Surintendant. À trente-deux ans, en 1664, il fonde avec Molière la comédie-ballet en signant Le Mariage forcé. À quarante ans, en 1672, il rachète l'Académie royale de musique et obtient un monopole exclusif sur les opéras chantés en français — un privilège que ses héritiers exploiteront jusqu'à la Révolution. Le génie de Lully est d'avoir compris que la musique italienne — virtuose, mélodique, vocaliste — ne fonctionnerait jamais auprès d'un public habitué à Corneille et Racine. Il invente alors un genre nouveau, la « tragédie en musique », fondée sur trois piliers : la prédominance du texte (le récitatif suit la prosodie naturelle du français), l'intégration de la danse (héritée du ballet de cour), et la pompe orchestrale (l'ouverture « à la française », avec son rythme pointé caractéristique). Avec Cadmus et Hermione (1673), Alceste (1674), Atys (1676) et Armide (1686), il fixe le modèle de l'opéra français pour un siècle entier.Charpentier et la voie sacrée — l'autre baroque français
À l'ombre de Lully, qui détient le monopole de la scène lyrique, Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) bâtit une œuvre sacrée d'une importance considérable. Formé à Rome auprès de Carissimi — privilège rarissime pour un Français à l'époque —, Charpentier rapporte la science contrapuntique italienne et l'applique à la liturgie française. Au service de Mademoiselle de Guise, puis du Dauphin, et enfin maître de chapelle de la Sainte-Chapelle, il compose plus de 500 œuvres dont les célèbres Te Deum H.146 (dont le prélude est devenu indicatif de l'Eurovision en 1954), Messe de minuit pour Noël H.9, Les Arts florissants H.487 et le Médée de 1693, sa seule tragédie en musique. Charpentier illustre ce que la musique française a refusé sous Lully : la virtuosité italienne, le grand contrepoint, la dissonance expressive. C'est précisément cette synthèse italo-française qu'il opère qui donne à son œuvre sa modernité, redécouverte tardivement après 1950 grâce notamment au travail de l'ensemble Les Arts Florissants fondé par William Christie en 1979.Couperin et la dynastie du clavecin
Pendant que Lully règne sur l'opéra et Charpentier sur la chapelle, une dynastie organistique étend son emprise sur la musique de chambre française : les Couperin. Louis Couperin (1626-1661), claveciniste à Saint-Gervais, fixe la forme de la suite française, bâtie sur la séquence allemande / courante / sarabande / gigue. Son neveu François Couperin, dit « le Grand » (1668-1733), porte cette tradition au sommet avec ses quatre Livres de pièces de clavecin (1713-1730), qui regroupent 234 pièces classées par « ordres » et nommées avec une poésie inégalée — Les Barricades mystérieuses, Les Folies françoises, Le Tic-toc-choc, La Visionnaire. Couperin fixe également les principes de l'art français de l'ornementation, codifié dans son traité L'Art de toucher le clavecin (1716), qui devient une référence européenne. Bach lui-même copie de sa main des pièces de Couperin. Côté musique sacrée, Couperin écrit pour la cour Trois Leçons de Ténèbres pour le Mercredi saint (1714), véritables sommets de l'art vocal français qui placent la voix de soprano au centre d'un dispositif intime de violes et de continuo.Marais, Forqueray et le mystère de la viole de gambe
L'autre instrument-roi de la cour, c'est la viole de gambe. Louis XIV l'aime particulièrement et entretient à Versailles une école unique en Europe. Trois noms dominent : Sieur de Sainte-Colombe (mort vers 1700), maître mythique dont l'œuvre n'a été redécouverte qu'au XXe siècle ; Marin Marais (1656-1728), élève de Sainte-Colombe et son successeur à la Cour, auteur de cinq Livres de pièces de viole d'une beauté formelle inégalée ; et Antoine Forqueray (1671-1745), surnommé « le diable », pour son jeu si véhément qu'il aurait fait peur au roi lui-même. Le film d'Alain Corneau Tous les matins du monde, sorti en 1991 et porté par la bande originale de Jordi Savall, a fait connaître au grand public cet univers d'une mélancolie intense, à mille lieues de l'opéra spectaculaire de Lully. La viole de gambe française illustre l'autre versant du baroque : intériorité, raffinement, pénombre.1733 — Rameau bouleverse la tragédie en musique
Cinquante ans après la mort de Lully, l'opéra français s'est figé. Les compositeurs successifs — Lalande, Campra, Destouches, Mouret, Boismortier — ont reproduit le modèle lulliste sans véritablement le renouveler. Quand Jean-Philippe Rameau, théoricien organiste de cinquante ans déjà célèbre pour son Traité de l'harmonie réduite à ses principes naturels (1722), fait jouer son premier opéra Hippolyte et Aricie en 1733, la déflagration est immédiate. Rameau ose la dissonance, l'audace harmonique, l'orchestre coloré, les danses caractérisées. Les héritiers de Lully crient au scandale et fondent le parti des « Lullystes » contre les « Ramoneurs ». Mais Rameau l'emporte, soutenu par les encyclopédistes et par une nouvelle génération de mélomanes. Ses chefs-d'œuvre — Castor et Pollux (1737), Les Indes galantes (1735), Dardanus (1739), Platée (1745), Zoroastre (1749), Les Boréades (1763, jamais joué de son vivant) — installent la France au sommet de l'art lyrique européen pour vingt ans.1752 — la Querelle des Bouffons et le déclin
L'ironie du destin veut qu'une troupe d'opera buffa italienne, débarquant à Paris en 1752 avec La Serva padrona de Pergolèse, déclenche la « Querelle des Bouffons ». Rousseau, dans sa Lettre sur la musique française (1753), assène que « les Français n'ont point de musique et n'en peuvent avoir, ou que si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux ». La controverse est violente : Diderot, Grimm, d'Alembert prennent parti pour les Italiens ; Rameau, vieillissant, défend l'école française avec véhémence. À la mort de Rameau en 1764, l'opéra français est fragilisé. Gluck arrivera en 1774 avec Iphigénie en Aulide pour fonder un nouveau modèle, italo-allemand cette fois, qui dominera jusqu'à Berlioz. La musique baroque française entre alors dans un long sommeil : pendant deux siècles, on ne joue plus Lully, on ignore Charpentier, on caricature Rameau.1987 — la résurrection du Centre de musique baroque de Versailles
La résurrection commence vraiment en 1979 quand William Christie, claveciniste américain installé à Paris, fonde Les Arts Florissants — du nom d'une œuvre de Charpentier. Suivent Les Talens Lyriques d'Yves Daussabat (1991), Le Concert Spirituel d'Hervé Niquet (1987), Les Musiciens du Louvre de Marc Minkowski (1982), La Simphonie du Marais (1987), Le Poème Harmonique de Vincent Dumestre (1998), l'Ensemble Correspondances de Sébastien Daucé (2008). En 1987 est créé le Centre de musique baroque de Versailles (CMBV), institution unique en Europe avec un triple rôle : recherche musicologique, édition de partitions et formation. Le CMBV publie aujourd'hui plus de 1 200 partitions, dirige une maîtrise de jeunes chanteurs et organise chaque année une saison à la Chapelle royale et à l'Opéra royal de Versailles. Sans son travail, la moitié de la musique baroque française resterait illisible. C'est notamment lui qui a permis la création scénique mondiale d'Atys de Lully en 1987 — un événement aussi important pour le baroque français que la création de la Tétralogie pour Wagner.L'héritage moderne : pourquoi le baroque français touche encore en 2026
Trois traits du style baroque français ont survécu à tous les bouleversements esthétiques. D'abord la primauté de la voix sur la virtuosité instrumentale, qui se retrouve aujourd'hui dans toute la chanson française à texte de Brel à Christine and the Queens. Ensuite, le goût de l'ornement raffiné qui irrigue jusqu'à la French Touch (les courbes synthétiques de Sébastien Tellier sont des cousines lointaines des mordants de Couperin). Enfin, l'idée même qu'on peut composer une musique qui soit à la fois savante et accessible, exigeante et populaire — une idée qui est sans doute le legs principal du baroque français à la culture musicale du pays. L'écoute des grands enregistrements actuels — l'Atys de Christie en 1987, les Boréades de Minkowski en 2003, la Médée de Daucé en 2018 — fait sentir comment cette musique, longtemps perçue comme « cérémonielle », était en réalité d'une violence émotionnelle saisissante. Quand le ténor chante la mort d'Atys, le drame est plus poignant que dans n'importe quel opéra italien. Quand le chœur murmure « Tristes apprêts, pâles flambeaux » dans Castor et Pollux, on touche à un vertige que peu d'œuvres ont approché.FAQ — Musique baroque française
Quelles sont les dates exactes de la période baroque française ?
On situe la musique baroque française entre 1660 (établissement du règne personnel de Louis XIV) et 1764 (mort de Rameau). Certains musicologues remontent à 1635 (création de l'Académie française et stabilisation du goût français) et descendent jusqu'à 1789 (Révolution), mais la période d'or se cristallise bien sur ces 104 ans.Quels sont les chefs-d'œuvre absolus du baroque français à connaître ?
Cinq œuvres servent de portes d'entrée idéales : Atys de Lully (1676), le Te Deum H.146 de Charpentier (1693), les Leçons de Ténèbres de Couperin (1714), le Cinquième Livre de pièces de viole de Marin Marais (1725), et Les Indes galantes de Rameau (1735).Pourquoi parle-t-on d'« ouverture à la française » ?
L'ouverture à la française est une forme codifiée par Lully dès 1658 : une première section lente avec rythmes pointés et grands accords majestueux, suivie d'une section rapide en imitation fuguée. Bach et Haendel l'utiliseront dans toute l'Europe, jusqu'à Mozart et au-delà. Elle reste reconnaissable à l'oreille comme la « marque française » par excellence.Quelles maisons disque écouter pour découvrir le baroque français ?
Quatre labels concentrent l'essentiel : Harmonia Mundi (William Christie, Sébastien Daucé), Alpha Classics (Vincent Dumestre, Hervé Niquet), Erato (Marc Minkowski, Les Talens Lyriques) et Glossa (jeune génération comme Christophe Rousset). Pour découvrir gratuitement, France Musique propose chaque dimanche après-midi La Tribune des critiques de disques baroques.Peut-on assister à des concerts de musique baroque française aujourd'hui ?
Oui, abondamment. Le CMBV organise une saison complète à Versailles, l'Opéra royal joue plusieurs productions baroques chaque année, le festival d'Ambronay (octobre) en propose une dizaine de concerts, le festival d'Aix-en-Provence (juillet) reprend systématiquement une production baroque française, et Le Poème Harmonique tourne dans toute la France. Les places restent généralement abordables (10 à 50 euros pour les plus jeunes).Pour aller plus loin
Le site du Centre de musique baroque de Versailles (cmbv.fr) propose une mine de ressources libres, dont une encyclopédie en ligne, des podcasts (l'Expodcast) et une bibliothèque numérique. Le château de Versailles publie régulièrement des dossiers pédagogiques sur les compositeurs de cour. La Bibliothèque nationale de France conserve sur Gallica plus de 5 000 partitions baroques françaises numérisées en haute définition. Pour les curieux qui voudraient se plonger dans les textes, l'édition critique du Traité de l'harmonie de Rameau publiée par les éditions Aug. Zurfluh reste la référence en français.
C&M · 07/05/2026
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