06/05/2026 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 06/05/2026 culture Paris
culture · Grand format

Histoire de la musique concrète et électroacoustique française : de Pierre Schaeffer à Éliane Radigue, soixante-quinze ans d'invention sonore (1948-2026)

Histoire de la musique concrète et électroacoustique française : de Pierre Schaeffer à Éliane Radigue, soixante-quinze ans d'invention sonore (1948-2026)
Le 5 octobre 1948, à 22 h 30, la Radiodiffusion française diffuse en direct une émission intitulée Concert de bruits. Trois minutes plus tôt, un ingénieur acoustique nommé Pierre Schaeffer a baptisé une discipline qu'il vient à peine d'inventer : musique concrète. Personne, dans la salle de contrôle, n'imagine alors que cette nuit fonde l'une des écoles musicales les plus influentes du XXe siècle, et que la France produira en soixante-quinze ans la lignée la plus dense de compositeurs électroacoustiques au monde — de Pierre Henry à Éliane Radigue, de Luc Ferrari à Bernard Parmegiani, de l'Ircam de Boulez aux héritiers de l'Ina-GRM. Cette histoire n'est pas un détail de l'avant-garde : c'est la matrice cachée de toute la musique électronique populaire, de Daft Punk à Air, d'Aphex Twin au cinéma de Tarantino.

1948 — Pierre Schaeffer invente la musique concrète

Pierre Schaeffer (1910-1995) n'est pas musicien de formation. Polytechnicien, ingénieur des télécommunications, il dirige depuis 1942 le Studio d'essai de la radio publique française. C'est là, dans des cabinets reconvertis en laboratoires, qu'il commence à manipuler des disques 78 tours sur des platines modifiées : il inverse leur sens de lecture, les met en boucle (le « sillon fermé », ancêtre du sample), les ralentit, les accélère, les juxtapose. Le 5 octobre 1948, son Étude aux chemins de fer compose pour la première fois une pièce musicale entièrement faite de sons enregistrés — sifflets de locomotive, roulements de wagons, jets de vapeur, halètements de bielles. Schaeffer baptise cette esthétique « concrète » en opposition à la musique « abstraite » qu'on écrit encore au stylo sur partition. La rupture est philosophique autant que technique : avant Schaeffer, le compositeur produit des signes (notes) que des interprètes traduiront en sons ; après lui, le compositeur travaille directement la matière sonore enregistrée, comme un sculpteur travaille la pierre. Cette idée — que le son lui-même est une matière manipulable — est sans doute le legs français le plus durable au répertoire mondial.

1951-1958 — Naissance du GRMC, du studio d'Apollinaire au Concert collectif

En 1951, Schaeffer fonde avec Pierre Henry et l'ingénieur Jacques Poullin le Groupe de Recherches de Musique Concrète (GRMC), installé à la rue de l'Université à Paris. Pierre Henry (1927-2017), élève de Messiaen et Boulanger, devient son partenaire le plus inventif : leur Symphonie pour un homme seul (1950), première œuvre concrète de grande forme, déploie en vingt-deux mouvements une dramaturgie sonore inédite, mêlant respirations, claquements, fragments de voix et battements de cœur. Le studio s'équipe d'instruments uniques au monde, conçus par Poullin : le phonogène à clavier (qui permet de transposer une bande magnétique en pressant des touches), le pupitre de relief sonore (pour spatialiser le son sur quatre haut-parleurs), le morphophone (qui produit des échos infinis). Cette ingénierie maison, sans équivalent international, donne au GRMC une avance technique de plusieurs années sur les studios de Cologne (Stockhausen) ou de Milan (Berio). En 1958, après le départ de Pierre Henry, Schaeffer refonde la structure sous le nom de Groupe de Recherches Musicales (GRM), qu'il intégrera bientôt à l'ORTF puis à l'Ina.

Les années 1960-1970 — l'âge d'or du GRM et la génération Bayle, Parmegiani, Ferrari

Trois figures dominent cette période et ouvrent la musique concrète à des esthétiques radicalement différentes. François Bayle (né en 1932), directeur du GRM de 1966 à 1997, théorise l'« acousmatique » — l'écoute pure du son sans cause visible, héritée de Pythagore. Sa Théâtre d'ombres (1988) est devenu un classique du genre. Bernard Parmegiani (1927-2013), entré au GRM en 1959, réalise des œuvres aux titres énigmatiques (De Natura Sonorum, La Création du monde) où la précision du geste sonore atteint un niveau de raffinement inégalé. Sa musique a essaimé bien au-delà du cercle savant : Tarantino l'a citée dans Kill Bill, Aphex Twin et Autechre s'en sont inspirés explicitement. Luc Ferrari (1929-2005) prend une autre voie : la « musique anecdotique ». Sa Presque rien n°1 (1970) enregistre simplement le réveil d'un village croate au lever du soleil, monté avec une science minutieuse du temps. Ferrari ouvre la musique concrète à la sociologie, au paysage sonore, à la captation documentaire — il préfigure tout un courant contemporain (field recording, sound art) qui, dans les années 2000, deviendra mondial.

Éliane Radigue et la voie minimaliste française

Élève de Schaeffer puis de Pierre Henry, Éliane Radigue (née en 1932) trace une trajectoire singulière. Dans les années 1970, elle s'isole avec un seul instrument — le synthétiseur ARP 2500 — et compose des œuvres extraordinairement lentes, faites de drones évolutifs sur lesquels la perception se déplace comme à travers une montagne. Trilogie de la mort (1988-1993) déploie sur trois heures un univers sonore obsédant, conçu sous l'influence du bouddhisme tibétain. Internationalement reconnue tardivement, Radigue a inspiré toute une génération de musiciens ambient et drone, de Stars of the Lid à Kali Malone. Cette voie minimaliste, qu'on a longtemps assimilée à tort à La Monte Young ou Steve Reich, reste profondément française par son économie de moyens et son refus du spectaculaire. Bernadette Mayer, Charlemagne Palestine et plus tard Phill Niblock l'ont citée comme référence.

1977 — Pierre Boulez fonde l'Ircam, autre voie de l'invention française

En 1977, sous le mandat de Georges Pompidou puis de Valéry Giscard d'Estaing, Pierre Boulez (1925-2016) fonde l'Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique (Ircam), souterrainement installé sous la place Igor-Stravinsky à Paris, en lien direct avec le Centre Pompidou. L'Ircam choisit une voie complémentaire de celle du GRM : ne pas seulement composer avec des sons enregistrés, mais inventer les outils logiciels qui permettront aux compositeurs d'écrire, de modéliser et de spatialiser le son numérique. L'institut développera Max/MSP (devenu une référence mondiale du temps réel), AudioSculpt, OpenMusic, Modalys. Compositeurs invités : Tristan Murail, Gérard Grisey, Kaija Saariaho, Philippe Manoury, Jonathan Harvey. Le « courant spectral » français, théorisé par Murail et Grisey, naîtra en partie dans les studios de l'Ircam — il consiste à composer non plus avec des notes mais avec les composantes harmoniques d'un son analysé scientifiquement. Soixante ans après Schaeffer, la France redevient la capitale mondiale de la pensée musicale expérimentale.

Comment la musique concrète a infiltré la pop, la techno et le cinéma

Le récit officiel oppose souvent musique savante et musique populaire. La réalité est plus poreuse. Pierre Henry collabore dès 1967 avec Michel Colombier sur Messe pour le temps présent, qui inclut le morceau Psyché Rock — sample fondateur de tout le big beat anglais des années 1990 (Fatboy Slim, The Chemical Brothers) et théme musical des Simpson Movie. Jean-Michel Jarre, élève au GRM dans les années 1970, transposera la grammaire schaefferienne sur synthétiseurs analogiques pour Oxygène (1976), disque-référence vendu à plus de 18 millions d'exemplaires. Plus près de nous, Air, Daft Punk, Justice et Sébastien Tellier ont tous cité Bayle et Parmegiani parmi leurs influences. Christophe Salin, Mr. Oizo, Vitalic puisent ouvertement dans le répertoire électroacoustique français. Au cinéma, Jacques Tati, Alain Resnais, Jean-Luc Godard travaillent étroitement avec Henry, Parmegiani et Schaeffer dès les années 1960 — fondant une tradition de design sonore français qui continue aujourd'hui via Pierre Caillet, Maxence Dussère ou Walter Mecca.

Le GRM aujourd'hui : Ina-GRM, festivals et héritage vivant

Intégré à l'Ina depuis 1975, le GRM est désormais l'Ina-GRM, dirigé depuis 2018 par François J. Bonnet (musicien lui-même connu sous le nom de Kassel Jaeger). Le studio organise chaque saison le festival Présences électronique — généralement à la Maison de la Radio à Paris —, pôle d'attraction d'un public international qui mêle musicologues, jeunes producteurs électroniques, étudiants en musique. Les concerts acousmatiques, autrefois confidentiels, attirent désormais 600 à 800 personnes par soirée à Paris, Bourges ou Lille. Du côté de la création, l'Ina-GRM continue d'accueillir des résidences (Eliane Radigue, Beatriz Ferreyra, Christine Groult, Yann Robin) et de produire deux à cinq disques par an chez Recollection GRM, label devenu pour les amateurs internationaux ce que Sub Rosa ou Editions Mego sont à la musique expérimentale. Une nouvelle génération de compositrices et compositeurs émerge — Lucie Antunes, Jules Wysocki, Jérôme Noetinger — preuve que la chaîne de transmission, ouverte il y a soixante-quinze ans rue de l'Université, n'est pas rompue.

Les œuvres-portes pour qui veut découvrir le répertoire

Pour qui n'a jamais entendu une note de musique concrète, cinq œuvres servent d'entrée naturelle. L'Étude aux chemins de fer de Schaeffer (1948) — trois minutes pour saisir la naissance de l'idée. Variations pour une porte et un soupir de Pierre Henry (1963), exemple parfait de la dramaturgie sonore. De Natura Sonorum de Parmegiani (1975), démonstration éclatante du raffinement d'un geste compositionnel. Presque rien n°1 de Luc Ferrari (1970), l'instant où la musique concrète devient écoute du monde. Trilogie de la mort d'Éliane Radigue (1988-1993), pour ressentir une autre dimension du temps musical. Quatre lieux et plateformes pour aller plus loin : l'Ina-GRM (inagrm.com) qui propose une discothèque numérique remarquable, le Centre Acanthes (Metz, festival d'été), les éditions du label Recollection GRM, et la chaîne YouTube de l'Ina-GRM elle-même qui partage gratuitement des concerts intégraux et des entretiens d'archives.

FAQ — Musique concrète et électroacoustique française

Quelle est la différence entre musique concrète et musique électroacoustique ? La musique concrète, inventée par Schaeffer en 1948, part exclusivement de sons enregistrés (objets, voix, instruments) puis manipulés. La musique électronique pure (école de Cologne) part de sons générés par oscillateurs. La musique électroacoustique, terme apparu à la fin des années 1950, désigne la fusion des deux pratiques — c'est aujourd'hui le mot générique le plus employé. Pourquoi parle-t-on de musique « acousmatique » ? Le terme vient du grec « akousma » (ce qui est entendu) et désignait l'enseignement de Pythagore donné derrière un voile, sans laisser voir le maître. François Bayle l'a réintroduit en 1974 pour parler d'une musique qu'on entend par haut-parleurs sans voir l'instrument qui la produit. Une œuvre acousmatique se diffuse via un dispositif multi-haut-parleurs (« acousmonium »), parfois plus de cinquante enceintes. Peut-on écouter de la musique concrète en streaming ? Oui. L'essentiel du catalogue Recollection GRM, INA-GRM et Editions Mego est désormais disponible sur Spotify, Apple Music, Deezer et Bandcamp. Bandcamp reste la plateforme de référence pour la fidélité audio (FLAC, WAV) et la rémunération directe des compositeurs et compositrices. Quelle œuvre écouter en premier pour découvrir Pierre Henry ? Les Variations pour une porte et un soupir (1963) constituent l'entrée la plus accessible : le compositeur y travaille pendant vingt-cinq minutes les sons d'une porte qui grince et d'une respiration humaine, déployant un univers d'une intensité dramatique étonnante avec une économie de matière exemplaire. Y a-t-il des compositrices importantes dans cette histoire ? Oui, et leur place est centrale même si elle a longtemps été minorée. Éliane Radigue, Beatriz Ferreyra (Argentino-française), Christine Groult, Brunhild Ferrari, Mireille Chamass-Kyrou ou plus récemment Lucie Antunes et Maguelone Vidal occupent une place décisive. Beatriz Ferreyra a été assistante de Schaeffer dès 1963 et a coécrit le Traité des objets musicaux (1966). Sources externes : Ina-GRM (inagrm.com), fonds artsonores Ina (fresques.ina.fr/artsonores), site officiel Pierre Schaeffer (pierreschaeffer.fr), Centre Pompidou-Ircam (ircam.fr), 120years.net (encyclopédie historique des instruments électroniques), Centre national de la musique (cnm.fr), Histoire des arts — ministère de la Culture (histoiredesarts.culture.gouv.fr), label Recollection GRM (editionsmego.com).
C&M · 06/05/2026 — fin de l'article — #HISTOI