12 février 1924 : « An Experiment in Modern Music »
Ce jour-là, à l'Aeolian Hall de New York, le chef d'orchestre Paul Whiteman organise un concert au titre programmatique : An Experiment in Modern Music. Whiteman dirige l'un des orchestres de danse les plus populaires d'Amérique, et il a une ambition : démontrer que la musique qu'il joue mérite d'être écoutée assise, dans une salle de concert, par un public de mélomanes. Pour cela, il a commandé une pièce à un jeune compositeur de Broadway : George Gershwin. Ce sera « Rhapsody in Blue », placée en avant-dernière position du programme, en guise de point culminant. Gershwin est au piano, Ross Gorman à la clarinette — c'est lui qui invente, presque par plaisanterie lors d'une répétition, le glissando ascendant devenu l'une des ouvertures les plus reconnaissables du XXe siècle. L'orchestration n'est pas de Gershwin mais de Ferde Grofé, arrangeur de Whiteman, qui l'achève le 4 février, huit jours avant la création. Le succès est immédiat et durable. Il installe aussi, dès l'origine, l'ambiguïté qui va poursuivre le genre pendant un siècle : cette musique est-elle du jazz habillé en symphonie, ou de la musique savante déguisée en jazz ? Whiteman lui-même sera plus tard critiqué pour avoir été promu « roi du jazz » par l'industrie tandis que les musiciens noirs qui avaient inventé la musique restaient cantonnés à des circuits séparés — une réserve qu'il faut garder à l'esprit chaque fois qu'on raconte cette soirée. La suite donne raison à l'ambition, sinon à l'étiquette. Gershwin écrit un Concerto en fa en 1925, puis Un Américain à Paris en 1928 — l'année où il fait le voyage en Europe. La photographie qui ouvre cet article date de cette période : elle montre Maurice Ravel aux côtés de Whiteman en 1928. Ravel, fasciné par le blues, en glissera la couleur dans sa Sonate pour violon et piano puis dans son Concerto pour la main gauche.Charlie Parker et les cordes : le grand malentendu
Vingt-cinq ans plus tard, l'histoire prend un tour plus personnel. En 1949, Charlie Parker, inventeur du be-bop, enregistre Charlie Parker with Strings : ses improvisations posées sur un tapis de cordes et de hautbois. Le disque est un succès commercial, le plus gros de sa carrière, et Parker lui-même en parlait comme d'un accomplissement. La critique jazz de l'époque, elle, a majoritairement tordu le nez : arrangements jugés sirupeux, cordes réduites à un rôle décoratif, saxophoniste révolutionnaire ramené au rang de crooner instrumental. Le procès a duré des décennies avant que la réévaluation ne vienne. Il pose pourtant la bonne question, celle qui traverse tout ce récit : l'orchestre est-il un décor ou un partenaire ? Tant qu'il reste un décor, la rencontre échoue.1957 : Gunther Schuller invente le « troisième courant »
La réponse théorique arrive en 1957. Lors d'une conférence à l'université Brandeis, le corniste et compositeur Gunther Schuller forge l'expression « third stream », le troisième courant : ni le premier courant (la musique savante européenne), ni le deuxième (le jazz), mais un troisième né de leur fusion réelle. Schuller ne se contente pas du mot. La même année, il réunit pour le festival des arts de Brandeis six compositeurs venus des deux mondes : côté classique Harold Shapero, Milton Babbitt et lui-même ; côté jazz Charles Mingus, Jimmy Giuffre et George Russell. L'exigence est claire : l'improvisation doit être structurelle, pas ornementale, et l'écriture doit laisser une place réelle à l'imprévu. Le third stream restera un courant minoritaire, souvent moqué pour son intellectualisme. Mais il a posé le cadre conceptuel dans lequel tout le reste s'inscrit — y compris, soixante-dix ans plus tard, ce qui se joue ce soir à La Villette.Miles Davis et Gil Evans : la démonstration qui a tout emporté
La réussite la plus incontestable de cette histoire n'est pas venue d'un manifeste mais d'une collaboration : celle de Miles Davis et de l'arrangeur canadien Gil Evans. Les deux hommes s'étaient rencontrés autour des sessions de Birth of the Cool, en 1949-1950. Ils se retrouvent en studio à la fin des années 1950 pour une trilogie devenue canonique.- Miles Ahead (paru le 21 octobre 1957) : Davis au bugle, seul soliste, devant un ensemble de dix-neuf musiciens.
- Porgy and Bess (mars 1959) : relecture de l'opéra de Gershwin — la boucle avec 1924 se referme.
- Sketches of Spain (1960) : l'Adagio du Concierto de Aranjuez de Joaquín Rodrigo transformé en récit instrumental de dix-sept minutes.
Hilversum, 1945 : l'orchestre qui a fait de la rencontre un métier
Pendant que l'Amérique multipliait les expériences ponctuelles, les Pays-Bas construisaient une institution. Le Metropole Orkest naît en 1945 à Hilversum, à l'initiative de la radio publique néerlandaise, sous la direction de Dolf van der Linden (1915-1999), qui lui donne son nom et le dirigera pendant trente-cinq ans, jusqu'en 1980. La première diffusion radio date du 25 novembre 1945. Sa singularité tient à sa nature hybride : ce n'est ni un big band ni un orchestre symphonique, mais les deux à la fois, avec un effectif variant selon les projets d'une cinquantaine à près d'une centaine de musiciens. C'est aujourd'hui le plus grand ensemble permanent au monde consacré au jazz et aux musiques populaires — et, contrairement à un orchestre classique qui accueillerait ponctuellement un soliste de jazz, la rencontre y est la routine professionnelle, pas l'événement. Ce détail change tout. Un orchestre symphonique traditionnel qui accompagne un groupe de jazz doit apprendre à respirer autrement : lire un tempo qui bouge, entrer après une improvisation dont la longueur n'est pas fixée, accepter que le chef suive parfois le batteur plutôt que l'inverse. Le Metropole Orkest fait cela depuis quatre-vingts ans.Et en France ? De Michel Legrand à l'Orchestre National de Jazz
La France a sa propre généalogie. Elle passe d'abord par des arrangeurs-compositeurs à double culture — Michel Legrand au premier chef, capable d'écrire pour un orchestre de cinéma le matin et d'enregistrer avec Miles Davis l'après-midi — puis par une décision publique. En 1986, le ministère de la Culture crée l'Orchestre National de Jazz. Le principe est inhabituel : la direction musicale et les musiciens sont renouvelés régulièrement, ce qui interdit à l'institution de se figer dans une esthétique. Se sont ainsi succédé le saxophoniste François Jeanneau, le pianiste Antoine Hervé (1987-1989), le guitariste Claude Barthélemy (1989-1991, puis 2002-2005), Denis Badault, Laurent Cugny, Didier Levallet, Franck Tortiller, Daniel Yvinec, Olivier Benoit et Frédéric Maurin. Depuis le 1er janvier 2025, la flûtiste et compositrice Sylvaine Hélary dirige l'ensemble : nommée en mars 2024 pour un mandat de quatre ans renouvelable deux, elle est la première femme à prendre la tête de l'ONJ depuis sa création.Sylva, Somni : ce que Snarky Puppy a changé
Reste à expliquer pourquoi un collectif né en 2004 dans une université texane — Snarky Puppy, fondé à Denton autour du bassiste Michael League par des étudiants en jazz de North Texas — a réussi là où beaucoup avaient échoué. Premier élément de réponse : le groupe n'a pas demandé à un orchestre de jouer du jazz, ni à un orchestre de l'accompagner. Pour Sylva, enregistré au Energiehuis de Dordrecht les 19 et 20 avril 2014 et publié le 26 mai 2015, League a composé pour l'ensemble complet, en pensant dès l'écriture aux couleurs du Metropole Orkest. L'album remporte le Grammy du meilleur album instrumental contemporain à la 58e cérémonie, en février 2016 — le deuxième Grammy du groupe, le troisième de l'orchestre. Deuxième élément : le public. Snarky Puppy a bâti son audience sur des captations vidéo en studio, filmées en direct avec le public autour des musiciens, diffusées gratuitement. Une génération entière a découvert l'orchestration de jazz par YouTube plutôt que par le conservatoire — ce qui a rendu socialement acceptable, pour un spectateur de vingt-cinq ans, d'aller écouter cinquante musiciens en costume. Dix ans après Sylva, le tandem a remis l'ouvrage sur le métier avec Somni, capté en public à Utrecht sur trois soirées, du 17 au 19 janvier 2025, et paru le 21 novembre 2025. C'est ce répertoire qui ouvre la 25e édition de Jazz à la Villette, sous la direction du chef britannique Jules Buckley — figure centrale de tout ce mouvement, dont le nom revient aussi bien aux BBC Proms qu'aux plateaux jazz européens.
Cinq disques pour parcourir l'histoire
- 1924 — « Rhapsody in Blue », Gershwin / Whiteman, orchestration de Ferde Grofé : l'acte de naissance, et son ambiguïté fondatrice.
- 1949-1950 — Charlie Parker with Strings : le succès commercial qui a fait douter la critique pendant trente ans.
- 1960 — Sketches of Spain, Miles Davis et Gil Evans : la preuve qu'un orchestre peut être un paysage plutôt qu'un décor.
- 2015 — Sylva, Snarky Puppy et Metropole Orkest : l'écriture pensée dès le départ pour l'ensemble complet.
- 2025 — Somni : la suite, enregistrée en public, et le programme de la soirée d'ouverture à La Villette.
Questions fréquentes
Qu'appelle-t-on le « third stream » ?
C'est le terme forgé par Gunther Schuller lors d'une conférence à l'université Brandeis en 1957 pour désigner une fusion réelle entre la musique savante européenne (le premier courant) et le jazz (le deuxième), et non une simple juxtaposition. Schuller a immédiatement mis le concept à l'épreuve en réunissant Mingus, Giuffre et George Russell avec des compositeurs classiques.« Rhapsody in Blue » est-elle une œuvre de jazz ?
La question est débattue depuis 1924. L'œuvre est écrite, non improvisée, et son orchestration est due à Ferde Grofé ; mais son langage harmonique, ses inflexions blues et sa clarinette d'ouverture viennent directement du jazz de l'époque. La formule la plus juste reste sans doute : c'est une œuvre de concert nourrie de jazz, créée pour prouver au public des salles que cette musique méritait leur attention.Pourquoi le Metropole Orkest est-il si souvent cité ?
Parce qu'il est le seul ensemble permanent de cette taille — de cinquante à près de cent musiciens — entièrement consacré au jazz et aux musiques populaires. Fondé en 1945 aux Pays-Bas, il pratique la rencontre entre écriture orchestrale et improvisation comme un métier quotidien, ce qui explique sa présence sur des projets aussi variés.La France a-t-elle un équivalent ?
L'Orchestre National de Jazz, créé en 1986 par le ministère de la Culture, en est le pendant institutionnel, avec une différence majeure : sa direction et son effectif sont renouvelés régulièrement, ce qui en fait moins un orchestre stable qu'une série de projets successifs. La flûtiste Sylvaine Hélary le dirige depuis le 1er janvier 2025.Par où commencer si l'on n'y connaît rien ?
Par Sketches of Spain si l'on aime les atmosphères longues, par Sylva si l'on préfère le groove et les cuivres. Les deux disques racontent la même idée à soixante ans d'écart : un orchestre n'est pas un décor, c'est un instrument de plus.À lire aussi sur Cœur en Musiques
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Sources
- « Rhapsody in Blue » — création du 12 février 1924, orchestration de Ferde Grofé
- Guarneri Hall — « An Experiment in Modern Music », le programme du concert de l'Aeolian Hall
- AllMusic — Gunther Schuller et l'invention du « third stream » (1957)
- « Miles Ahead » — première grande collaboration Miles Davis / Gil Evans
- Metropole Orkest — fondation en 1945 par Dolf van der Linden, effectif et Grammys
- « Sylva » — enregistrement d'avril 2014, sortie 2015, Grammy 2016
- ONJ — nomination de Sylvaine Hélary à la direction générale et artistique
- Ministère de la Culture — communiqué de nomination à l'ONJ
C&M · 28/08/2026
— fin de l'article —
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