1972 : « Soul Makossa », le coup de tonnerre de Manu Dibango
Tout commence, comme souvent, par une face B. En 1972, le saxophoniste camerounais Manu Dibango, installé de longue date à Paris, enregistre un 45 tours destiné à accompagner la Coupe d'Afrique des nations organisée cette année-là au Cameroun. Sur la face B figure « Soul Makossa », un groove hypnotique porté par un chant scandé — « ma-ma-ko, ma-ma-sa, ma-ko ma-ko-sa » — qui va faire le tour du monde. Découvert par les DJ new-yorkais, le titre devient l'un des disques fondateurs des soirées qui préfigurent le disco, au point d'être fréquemment cité comme l'un des tout premiers succès du genre. La postérité du morceau est vertigineuse : sa fameuse incantation resurgit en 1982 dans « Wanna Be Startin' Somethin' » de Michael Jackson — qui trouvera un accord avec Dibango après un différend sur cet emprunt — puis en 2007 dans « Don't Stop the Music » de Rihanna. Un demi-siècle plus tard, le groove enregistré par ce Parisien d'adoption, disparu en 2020, continue de faire danser la planète.Lafayette Afro Rock Band : des Américains à Paris devenus légende du sampling
Au tout début des années 1970, un groupe de jeunes musiciens funk formé en 1970 à Roosevelt, dans l'État de New York, traverse l'Atlantique et s'installe en région parisienne. Rebaptisés Lafayette Afro Rock Band, ces Américains de Paris absorbent les influences de la scène locale et des musiques africaines très présentes dans la capitale. Sous la houlette du producteur Pierre Jaubert, ils enregistrent au fil des années 1970 une série d'albums, dont Soul Makossa (reprise du titre de Dibango) et Malik, passés largement inaperçus à leur sortie. Inaperçus, mais pas pour tout le monde. Deux morceaux de ces albums, « Hihache » et son break de batterie d'anthologie, puis « Darkest Light » et son riff de saxophone lancinant, vont devenir des matières premières du hip-hop. À la fin des années 1980, Public Enemy bâtit « Show 'Em Whatcha Got » sur « Darkest Light » ; suivront, entre autres, le tube multi-platine « Rump Shaker » de Wreckx-n-Effect en 1992 et « Show Me What You Got » de Jay-Z en 2006. Quant au break de « Hihache », il figure parmi les plus samplés de l'histoire, toutes époques confondues. Réécouté aujourd'hui, « Darkest Light » frappe par sa modernité : on comprend instantanément pourquoi des générations de producteurs y sont revenues.Cortex et « Troupeau Bleu » : le jazz-funk français au panthéon du hip-hop
Le troisième héros de cette histoire est français. En juillet 1975, le claviériste Alain Mion et son groupe Cortex enregistrent en deux jours seulement, au studio Damiens de Boulogne-Billancourt, un album de jazz-funk chanté baptisé Troupeau Bleu. Le disque, porté par le morceau « Huit Octobre 1971 » — dont le titre fait référence à la date de mariage d'Alain Mion —, ne rencontre qu'un succès confidentiel à sa sortie. Il faudra attendre les années 1990 et 2000 pour que les diggers du monde entier exhument ce trésor. « Huit Octobre 1971 » est samplé par MF DOOM sur « One Beer », par Wiz Khalifa sur « Visions », et la discographie de Cortex nourrit des titres de Tyler, the Creator, Lupe Fiasco ou encore des $uicideboy$. Selon le site spécialisé WhoSampled, les albums de Cortex avaient été samplés plus de 160 fois à l'automne 2022, dont plus de 140 fois pour le seul Troupeau Bleu — un record pour un disque français de cette époque. Réédité et devenu objet de collection, l'album a offert à Alain Mion une seconde carrière internationale, scène et rééditions à l'appui. En 2022, Alain Mion rejouait « Huit Octobre 1971 » sur la scène des soirées Jazz Is Dead à Los Angeles, devant un public de trentenaires qui a découvert Cortex... par le rap américain.Un héritage qui court jusqu'à la French Touch
Ces pionniers n'étaient pas isolés : les années 1970 parisiennes voient aussi Cerrone imposer son disco-funk symphonique à l'international, les studios de la capitale accueillir les grands noms de l'afro-funk, et une génération de musiciens de séance se former au groove. Cette culture du studio et du groove ne disparaîtra jamais vraiment : quand Daft Punk, Cassius ou Justice bâtissent la French Touch dans les années 1990 à coups de samples de disco et de funk, ils prolongent — souvent sans le savoir — le geste de Dibango, de Jaubert et de Mion : faire de Paris une capitale mondiale du groove, que le reste du monde échantillonne. La boucle est aujourd'hui bouclée : les vinyles originaux de Troupeau Bleu ou de Malik s'arrachent à prix d'or, les rééditions se multiplient, et les morceaux de ces « obscurs » des seventies cumulent des dizaines de millions d'écoutes en streaming. Le funk made in France n'a jamais aussi bien porté son nom. Ce phénomène dit du « French library funk » dépasse d'ailleurs ces trois noms : les labels et studios parisiens de l'époque ont produit des dizaines de disques de commande et de musiques d'illustration sonore aujourd'hui traqués par les collectionneurs, de Janko Nilovic aux productions du label Montparnasse 2000. Autant de sillons obscurs devenus, grâce aux beatmakers, un patrimoine sonore français reconnu dans le monde entier.Pour aller plus loin
- WhoSampled — la postérité de « Darkest Light »
- Wikipedia — l'album Troupeau Bleu de Cortex
- Passion of the Weiss — entretien avec Alain Mion (2022)
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le funk français des années 1970 ?
C'est une scène née dans les studios parisiens des années 1970, autour de musiciens comme Manu Dibango, le Lafayette Afro Rock Band ou Cortex, qui mêlaient funk américain, jazz et influences africaines. Longtemps confidentiels, ces disques sont devenus cultes grâce au sampling hip-hop.Pourquoi le Lafayette Afro Rock Band est-il si important ?
Ce groupe américain installé à Paris a enregistré « Hihache » et « Darkest Light », deux morceaux devenus des classiques du sampling, utilisés notamment par Public Enemy, Wreckx-n-Effect et Jay-Z.Qui a samplé Cortex et « Huit Octobre 1971 » ?
MF DOOM (« One Beer »), Wiz Khalifa (« Visions »), Tyler, the Creator, Lupe Fiasco ou encore les $uicideboy$. Selon WhoSampled, l'album Troupeau Bleu (1975) avait été samplé plus de 140 fois à l'automne 2022.Quel lien entre « Soul Makossa » et Michael Jackson ?
Le chant scandé de « Soul Makossa » (1972) de Manu Dibango a été repris par Michael Jackson dans « Wanna Be Startin' Somethin' » (1982) ; les deux artistes ont trouvé un accord après un différend sur cet emprunt. Rihanna l'a également repris dans « Don't Stop the Music » (2007).Où écouter ces disques aujourd'hui ?
Troupeau Bleu de Cortex, les albums du Lafayette Afro Rock Band et les enregistrements de Manu Dibango sont réédités en vinyle et disponibles sur toutes les plateformes de streaming, où ils cumulent des dizaines de millions d'écoutes.
C&M · 04/07/2026
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