Avant Abbey Road, il y avait l'Everest
À l'été 1969, les Beatles enregistrent ce qui sera leur dernier album conçu ensemble en studio. Le disque n'a pas encore de nom. Le titre envisagé un temps est « Everest » — une référence, rapportée par plusieurs récits, à la marque de cigarettes que fumait l'ingénieur du son Geoff Emerick. L'idée de pochette qui va avec est à la mesure du titre : photographier le groupe au pied de l'Himalaya. Le projet ne survit pas à l'examen. Faire voyager quatre musiciens épuisés jusqu'au Népal pour une seule photo paraît disproportionné à une partie de l'entourage. La solution retenue est l'exact inverse : sortir des studios EMI et traverser la rue. Selon les sources, l'idée du titre revient à Paul McCartney, ou à Ringo Starr lâchant au bout d'une discussion interminable qu'on n'a qu'à appeler ça « Abbey Road ». Le principe de la photo, lui, est attribué à un croquis de McCartney — quatre bonshommes stylisés sur un passage clouté. Le studio, à l'époque, ne s'appelle d'ailleurs pas encore Abbey Road : c'est EMI Recording Studios, au 3 Abbey Road, dans le quartier de St John's Wood. Ce n'est qu'en 1976 que l'établissement adoptera officiellement le nom de l'album. Un cas rare d'un disque qui rebaptise le lieu où il a été enregistré.8 août 1969 : six clichés, dix minutes, un policier
Le vendredi 8 août 1969, en fin de matinée, John Lennon, Ringo Starr, Paul McCartney et George Harrison sortent du studio. Le photographe écossais Iain Macmillan les attend, juché sur un escabeau au milieu de la chaussée. Un policier interrompt brièvement la circulation. L'opération dure une dizaine de minutes. Macmillan a lui-même raconté le déroulement : il photographie le groupe traversant dans un sens, laisse passer quelques voitures, puis les photographie traversant dans l'autre. Six prises au total. La cinquième est retenue, pour une raison purement graphique — c'était, expliquait-il, la seule où les jambes des quatre musiciens formaient un V parfait. Le détail qui a nourri des décennies d'exégèse tient à la direction : sur la photo choisie, les Beatles tournent le dos aux studios. Ils s'éloignent. Personne ne l'a décidé pour la symbolique — c'était simplement la meilleure prise — mais le hasard a signé, pour le dernier album enregistré par le groupe, une image de sortie. Trois des quatre musiciens portent des costumes de Tommy Nutter ; George Harrison est resté en jean. Paul McCartney est pieds nus, une cigarette à la main droite. Le graphiste John Kosh finalise la maquette, sans titre ni nom de groupe en couverture — une audace pour l'époque, tout est renvoyé au dos. Sur le disque, l'ouverture donne le ton : « Come Together », premier titre de la face A, qui deviendra avec « Something » un double face A en single dès octobre 1969.Le touriste américain, la Coccinelle blanche et l'affaire « Paul is dead »
Regardez le bord droit du cadre : un homme en costume clair se tient sur le trottoir, dans l'ombre des arbres. L'anecdote, souvent racontée et parfois contestée, veut qu'il s'agisse de Paul Cole, touriste américain en vacances à Londres, qui avait refusé de visiter un musée de plus et attendait sa femme dehors. Il aurait vu passer « une bande de fous » traversant à la file — l'un d'eux pieds nus — et n'aurait découvert la pochette qu'un an plus tard, chez lui, alors que sa femme tentait de jouer « Something » à l'orgue. Sur la gauche, une Volkswagen Coccinelle blanche, un modèle 1500 de 1968, appartenant à un riverain. Sa plaque, LMW 28IF, est devenue une pièce à conviction. Car quelques semaines après la sortie de l'album, en octobre 1969, une rumeur d'une ampleur inédite s'empare des campus américains : Paul McCartney serait mort dans un accident de voiture en novembre 1966 et aurait été remplacé par un sosie. La pochette d'Abbey Road en devient le texte fondateur. Les partisans de la thèse y lisent une procession funéraire : Lennon en blanc serait le prêtre, Starr en noir le croque-mort, Harrison en jean le fossoyeur, et McCartney pieds nus — comme on enterre les morts dans certaines traditions — le défunt. La plaque LMW 28IF est décodée en « Living McCartney Would be 28 IF », McCartney vivant aurait 28 ans si… sauf qu'il en avait 27 à la sortie du disque. On y ajoute que Paul avance la jambe droite quand les autres avancent la gauche, et qu'il tient sa cigarette de la main droite alors qu'il est gaucher. Rien de tout cela ne résiste à l'examen, et McCartney lui-même a fini par en faire une blague : en 1993, il intitule un album live « Paul Is Live », dont la pochette le montre sur le même passage piéton, accompagné cette fois de son chien. La voiture est toujours là. Sa plaque affiche « 51 IS » — l'âge qu'il avait effectivement cette année-là. La Coccinelle originale, elle, est aujourd'hui exposée au musée automobile de la fondation Volkswagen à Wolfsbourg, en Allemagne. Le disque, lui, a survécu à toutes les gloses. Il reste l'un des sommets discographiques du groupe, du medley de la face B à « Something », signée George Harrison :Comment un passage clouté est devenu monument classé
Le pèlerinage a commencé presque immédiatement. Des fans venus du monde entier traversent, se font photographier, écrivent sur le mur devant le studio. La ville a dû s'adapter : le panneau indiquant Abbey Road à l'angle de Grove End Road a été retiré en 2007 et replacé plus haut, sur le mur d'une résidence, pour cesser d'être dévissé et volé tous les quinze jours. La reconnaissance patrimoniale, elle, arrive en deux temps. En 2009, les studios sont menacés de vente à des promoteurs immobiliers ; en réaction, le gouvernement britannique leur accorde en 2010 le classement Grade II sur avis d'English Heritage, ce qui les protège de toute modification majeure. La même année, le passage piéton lui-même est classé Grade II — une première pour un passage clouté, et plus largement pour un élément de mobilier routier. Le classement invoque à la fois son intérêt historique lié à la pochette de 1969 et sa valeur d'exemple de ce dispositif de sécurité routière. Le lieu est devenu si fréquenté qu'une webcam en diffuse le trafic en continu. Et il faut un événement rare pour le voir désert : fin mars 2020, pendant le confinement lié à la pandémie de Covid-19, les services municipaux en ont profité pour repeindre le marquage — les studios, eux, fermaient pour la première fois depuis leur ouverture en 1931.Booker T., les Red Hot, « Trainspotting » : l'imitation comme hommage
La liste des pastiches est longue et commence tôt. Dès 1970, Booker T. & the M.G.'s publient « McLemore Avenue », une relecture instrumentale intégrale d'Abbey Road, avec une pochette qui reprend explicitement le dispositif. Les Red Hot Chili Peppers rejouent la scène au même endroit pour « The Abbey Road E.P. », nus, une chaussette pour tout vêtement. Danny Boyle glisse un plan de traversée en file indienne dans « Trainspotting » en 1996. Ce qui fait la force de l'image, c'est sa réductibilité : quatre silhouettes, des bandes blanches, une direction. On peut la citer avec des pingouins en résine, des personnages de dessin animé ou des acteurs sous contrat avec Sony Pictures — elle reste lisible. C'est exactement ce que le tournage du 16 août 2026 a exploité : pas besoin de bande-annonce, la photo est la bande-annonce. Les quatre films de Mendes, un par membre du groupe, seront d'ailleurs les premiers longs métrages à avoir obtenu les droits sur le catalogue musical des Beatles. Aux côtés du quatuor principal, Saoirse Ronan y incarne Linda McCartney, Anna Sawai Yoko Ono, Aimee Lou Wood Pattie Boyd et Mia McKenna-Bruce Maureen Starkey. Rendez-vous le 7 avril 2028 — cinquante-neuf ans, presque jour pour jour, après les dix minutes d'Iain Macmillan.FAQ — la pochette d'Abbey Road
Quand et par qui la photo d'Abbey Road a-t-elle été prise ?
Le vendredi 8 août 1969, en fin de matinée, par le photographe écossais Iain Macmillan, depuis un escabeau installé au milieu de la chaussée, devant les studios EMI (aujourd'hui Abbey Road Studios) à Londres. La séance a duré une dizaine de minutes.Combien de photos ont été prises, et laquelle a été retenue ?
Six clichés au total. C'est le cinquième qui a été choisi, parce que c'était le seul où les jambes des quatre musiciens formaient, selon Macmillan, un V parfait.Pourquoi Paul McCartney est-il pieds nus ?
Aucune explication symbolique n'a jamais été confirmée : la journée était chaude et McCartney avait retiré ses sandales entre deux prises, selon les récits les plus courants. Ce détail est néanmoins devenu l'un des principaux « indices » de la rumeur « Paul is dead ».Que signifie la plaque LMW 28IF de la Coccinelle blanche ?
Rien : c'était l'immatriculation ordinaire de la voiture d'un riverain garée là ce jour-là. Les tenants de la rumeur y ont lu « Living McCartney Would be 28 IF ». Le calcul est faux — McCartney avait 27 ans à la sortie de l'album. La voiture est aujourd'hui exposée au musée automobile de la fondation Volkswagen à Wolfsbourg.Le passage piéton d'Abbey Road est-il protégé ?
Oui. En 2010, il a reçu le classement Grade II au Royaume-Uni, sur avis d'English Heritage — une première pour un passage clouté. Les studios eux-mêmes ont été classés Grade II la même année, après une menace de vente à des promoteurs en 2009.À lire aussi sur Cœur en Musiques
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Sources
- Les acteurs des biopics recréent la pochette d'Abbey Road — NME, 17 août 2026
- Abbey Road (album) — Wikipédia (pochette, rumeur, pastiches)
- Abbey Road Studios — Wikipédia (renommage 1976, classement Grade II)
- Zebra Crossing near Abbey Road Studios — notice de classement, Historic England
- Iain Macmillan — Wikipédia
C&M · 18/08/2026
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