1925-1944 : le music-hall, la chanson réaliste et l'invention du disque 78 tours
Au sortir de la Première Guerre mondiale, la chanson française se diffuse par trois canaux : les feuilles imprimées (les « petits formats » vendus 50 centimes dans la rue), les disques 78 tours édités par Pathé, Odeon, Polydor et Columbia, et les scènes du music-hall parisien (Bobino, l'Olympia, l'Alhambra, le Casino de Paris, les Folies Bergère). Mistinguett, Maurice Chevalier, Joséphine Baker et Damia incarnent la première génération populaire. Le répertoire mêle valse-musette, fox-trot, opérette, complainte. La radio TSF, autorisée à partir de 1922, démultiplie l'audience à partir de 1928. La chanson réaliste, portée par Fréhel, Damia, Berthe Sylva puis Édith Piaf à partir de 1935, raconte le faubourg, la prostituée, la rupture, la mort. Ses formes restent classiques (couplet-refrain, harmonies tonales mineures) mais ses sujets bousculent : « Mon homme » de Mistinguett (1916), « La Garde de nuit à l'Yser » de Damia (1923), « Mon légionnaire » de Marie Dubas (1936) et « L'Accordéoniste » de Piaf (1940) installent une matrice émotionnelle qui irriguera toute la chanson française jusqu'aux années 1960. Charles Trenet, débute en 1937 et publie « Y'a d'la joie » la même année : la rupture est ailleurs. Trenet importe en France l'écriture nourrie par le jazz, par le surréalisme, par le cinéma américain. Il invente une voix de baryton léger, un phrasé syncopé, un sens de l'image (« Le Soleil et la Lune », « La Mer », « Que reste-t-il de nos amours », « Boum »). Il sera, jusqu'à sa mort en 2001, la référence absolue de l'auteur-compositeur-interprète francophone : Brassens dira de lui « il est mon père », Trenet répondra qu'il est « le grand-père de tout le monde ».1945-1962 : Piaf, l'Olympia, le tour de chant et les rive-gauche
L'après-guerre installe deux modèles concurrents. À l'Olympia rouvert par Bruno Coquatrix en 1954, Piaf donne ses récitals à guichets fermés (sept à neuf semaines d'affilée en 1956). Sa voix, son répertoire (« Hymne à l'amour », 1949 ; « Padam, padam », 1951 ; « Non, je ne regrette rien », 1960) et sa silhouette en robe noire deviennent des références internationales : elle joue à Carnegie Hall en 1957, et le journal Time la consacre en couverture en 1955. À quelques rues de là, dans les caves de Saint-Germain-des-Prés (le Tabou, le Lorientais, l'Échelle de Jacob, le Cheval d'Or) puis sur la rive gauche élargie (Le Port du Salut, La Colombe, L'Écluse), une autre chanson se construit autour des cabarets : Léo Ferré chante Apollinaire, Aragon, Verlaine sur ses propres mélodies dès 1947 ; Georges Brassens, repéré par Patachou en 1952, transforme le poème en chanson populaire avec « Le Gorille », « La Mauvaise Réputation », « Les Copains d'abord » ; Jacques Brel, débarqué de Bruxelles en 1953, met sept ans à construire son public avant le triomphe de « Ne me quitte pas » en 1959. Les frères ennemis Ferré, Brassens, Brel forment le tripode auteur-compositeur-interprète qui dominera la critique musicale jusqu'à la fin des années 1980. Leur héritage commun : un travail acharné sur la prosodie française (la coupe métrique des vers, la rime, l'enjambement, l'allitération), un refus du compromis avec la variété de divertissement, une conscience explicitement politique pour Ferré, anarchiste pour Brassens, humaniste désespéré pour Brel.1962-1972 : le yé-yé, l'arrivée du rock français et l'âge de Salut les copains
L'émission radio Salut les copains, lancée en 1959 sur Europe 1, change la donne en 1962 : son concert anniversaire place de la Nation rassemble 150 000 personnes le 22 juin, et installe Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Sheila, Françoise Hardy, Eddy Mitchell et Claude François comme têtes d'affiche d'une nouvelle économie. Le 45 tours remplace le 78 tours, le single de deux minutes formaté pour la radio détrône le tour de chant. La maison de disques Vogue d'abord, puis Philips et Barclay, industrialisent la fabrication. Le yé-yé ne dure pas dix ans, mais il modifie durablement trois choses : la place du jeune dans le marché du disque (les moins de 25 ans deviennent prescripteurs), la circulation des standards anglo-saxons (Richard Anthony, Eddy Mitchell, Hallyday traduisent et adaptent les tubes américains), l'apparition de l'auteur-interprète féminin pop (Françoise Hardy, France Gall, Sheila, Sylvie Vartan). Serge Gainsbourg, jusqu'alors auteur d'avant-garde pour Juliette Gréco et Michèle Arnaud, devient à partir de 1965 le compositeur de tubes pop — « Poupée de cire, poupée de son » offre l'Eurovision à France Gall et au Luxembourg en 1965.1972-1986 : Goldman, Cabrel, Sardou, Souchon, Voulzy, Berger — la variété de qualité
Les années 1970 voient s'installer une génération qui ne se reconnaît ni dans le yé-yé ni dans la chanson rive-gauche. Michel Berger, France Gall, Véronique Sanson, Michel Polnareff, Jean-Jacques Goldman, Francis Cabrel, Alain Souchon, Laurent Voulzy, Michel Sardou, Daniel Balavoine, Renaud, Jean-Patrick Capdevielle, Jean-Louis Aubert et Téléphone investissent un terrain intermédiaire : la chanson à textes ouverte aux sonorités du rock anglo-saxon, du folk américain et du funk noir. Trois faits structurent la décennie : l'apparition de la FM libérée en 1981 qui démultiplie les radios (NRJ, RTL2, Europe 2, Skyrock, Nostalgie), l'arrivée du clip vidéo avec la chaîne TV6 puis MCM en 1986, l'industrialisation du concert avec le Zénith de Paris (6 000 places, 1984) puis les Bercy Arena (16 000 places, 1984). Goldman écoule un million d'exemplaires de Quand la musique est bonne en 1982 ; Sardou remplit dix Bercy consécutifs en 1986. La chanson française devient une industrie qui pèse 25 % du marché du disque français en 1985.1986-2000 : Bashung, Murat, Manset, Têtes raides — la chanson d'auteur reprend la main
Au moment où la variété atteint son apogée commerciale, une contre-poussée émerge dans les studios. Alain Bashung, ancien rocker rive droite, publie Osez Joséphine en 1991, produit par Guy Skornik puis par Jean Lamoot, et reçoit la Victoire de l'album de l'année. Sa rencontre avec Jean Fauque, parolier issu du surréalisme tardif, ouvre un cycle (Chatterton 1994, Fantaisie militaire 1998, L'Imprudence 2002, Bleu pétrole 2008) qui lui vaut quatre Victoires d'album et le statut posthume d'icône absolue. Autour de Bashung, une nébuleuse d'auteurs reconfigure la chanson : Jean-Louis Murat (Cheyenne Autumn 1989, Mustango 1999), Gérard Manset (Lumières 1984, Matrice 1989), Dominique A (La Fossette 1992), Miossec (Boire 1995), Daniel Darc (Crève cœur 2004), Brigitte Fontaine (Genre humain 1995), Têtes Raides (Gratte-poil 1993), Noir Désir (Tostaky 1992, 666.667 Club 1996, Des visages des figures 2001). Les ventes de ces artistes restent inférieures à celles de la grande variété, mais la critique et les jeunes générations consacrent un nouveau panthéon.2000-2015 : MP3, French Touch vocale et nouvelle scène française
L'arrivée du MP3 et de Napster en 1999, puis du téléchargement légal avec iTunes en 2003, redistribue les cartes économiques. Les ventes de disques s'effondrent (de 1,3 milliard d'euros en 2002 à 380 millions en 2014 selon le SNEP). Trois mouvements compensent partiellement la chute : la « nouvelle scène française » revendiquée par Bénabar, Vincent Delerm, Jeanne Cherhal, Carla Bruni, M, Cali, Camille, Olivia Ruiz et Yael Naim ; la French Touch vocale incarnée par Daft Punk dans « Discovery » en 2001 et par Sébastien Tellier ; le retour du rock indépendant chanté en français avec Phoenix (qui chante d'abord en anglais puis revient au français), AaRON, Dionysos, BB Brunes, La Femme. Stromae, débute en Belgique en 2009 avec « Alors on danse », publie Racine carrée en 2013 (3,5 millions d'exemplaires en France), et installe une formule jamais vue : production électro de niveau international, textes pop d'une exigence d'auteur, mise en scène vidéo conceptuelle (« Formidable », « Papaoutai », « Tous les mêmes »). Stromae redevient en 2022, avec Multitude, l'artiste francophone le plus écouté au monde sur Spotify. Sa réussite démontre qu'une exigence d'écriture peut s'accommoder du marché global.2015-2025 : pop urbaine, fusion francophone et nouvelle ère du streaming
Les dix dernières années marquent une mutation : la chanson française s'hybride durablement avec le rap, l'afro et la pop urbaine. Aya Nakamura, fille d'une griotte malienne installée à Aulnay-sous-Bois, publie Nakamura en 2018, devient l'artiste francophone féminine la plus streamée au monde, et se produit aujourd'hui (29-31 mai 2026) sur trois Stade de France consécutifs — première historique. Son écriture, qui déjoue les normes orthographiques de l'académisme français (« djadja », « pookie », « copines »), illustre une nouvelle norme : la langue de la chanson n'est plus la langue de Brassens, c'est celle, métissée, des cités franciliennes. À ses côtés, Pomme (Les Failles 2020), Clara Luciani (Sainte Victoire 2018), Angèle (Brol 2018), Juliette Armanet (Brûler le feu 2021), Eddy de Pretto (Cure 2018), Lomepal (Jeannine 2018), Orelsan (Civilisation 2021), Vianney, Claudio Capéo et Hoshi installent une nouvelle génération qui a trentaine d'années et dialogue à part égale avec la chanson historique et avec les codes pop globaux. Le streaming change l'économie : 80 % du chiffre d'affaires du disque en France en 2025, mais une dispersion des écoutes qui rend l'album moins central que la playlist. Au moment où s'achève ce panorama (mai 2026), la chanson française n'est plus une niche défensive : elle pèse 28 % du marché français du streaming musical (chiffre SNEP 2025), exporte vers la francophonie africaine et québécoise, et nourrit en parallèle une scène alternative (Lewis OfMan, La Femme, Bagarre, L'Impératrice, Sébastien Tellier) qui gagne ses lettres de noblesse à l'international.FAQ : chanson française du XXᵉ siècle
Quelle est la première chanson française à dépasser un million d'exemplaires vendus ? « J'attendrai » de Rina Ketty (1938), réenregistrée par Tino Rossi en 1939, atteint un million de 78 tours en France entre 1938 et 1940. C'est le premier disque français à franchir ce seuil. Pourquoi distingue-t-on chanson et variété en français ? La distinction est née dans la presse spécialisée des années 1960-1970 : la « chanson » désignait le répertoire à textes (Brel, Brassens, Ferré, Barbara, Gainsbourg) considéré comme littéraire, la « variété » regroupait le répertoire de divertissement (Sardou, Sheila, Mireille Mathieu) jugé commercial. Cette opposition est aujourd'hui largement dépassée — Goldman ou Cabrel ont longtemps été classés « variété » avant d'être réhabilités. Quel est le concert français le plus suivi de l'histoire ? Le concert SOS Racisme du 15 juin 1985 place de la Concorde rassemble 300 000 personnes, suivi en 1990 par le concert Mandela à La Bastille (350 000) et en 1998 par le concert d'ouverture de la Coupe du monde à Stade de France. Sur stade isolé, Indochine bat le record en juin 2022 avec 105 000 spectateurs au Stade de France pour son Central Tour. La chanson française se vend-elle toujours ? Oui, mais autrement. Sur les 6,2 milliards d'écoutes streaming musical en France en 2025, la part de la production française atteint 28 % — un chiffre stable depuis 2019. La part dans les ventes physiques (vinyle inclus) est de 41 %. La chanson française reste, parmi les pays européens, l'un des marchés où la production locale tient le mieux son rang face à la production anglo-saxonne. Quels sont les meilleurs livres pour approfondir l'histoire de la chanson française ? Trois ouvrages de référence : Histoire de la chanson française de Pierre Saka (Seuil, plusieurs rééditions), Anthologie de la chanson française dirigée par Jean-Claude Klein (Bordas), et plus récemment La Chanson française et francophone de Brigitte Buffard-Moret (Armand Colin, 2015). Pour la période contemporaine, le hors-série annuel des Inrocks et les chroniques de Bertrand Dicale sur France Inter complètent utilement les ouvrages académiques.Pour aller plus loin
L'Institut national de l'audiovisuel met en ligne plusieurs centaines d'archives radio et télévision sur le portail INA — chanson française. Le Hall de la chanson, centre national du patrimoine de la chanson, propose des parcours thématiques sur son site officiel. Pour suivre l'actualité critique, l'émission Pop & Co d'Antoine de Caunes sur France Inter couvre depuis 2010 les sorties de la scène francophone avec un regard d'historien.
C&M · 10/05/2026
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