24/07/2026 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 24/07/2026 histoires-musique Paris
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Quand la France est tombée amoureuse de la bossa nova : d'Orfeu Negro à Pierre Barouh, Nougaro et Moustaki

Un film français couronné à Cannes qui révèle Jobim au monde, un chanteur-parolier parti enregistrer à Rio avec Baden Powell, Nougaro et Moustaki en passeurs magnifiques : l'histoire d'amour entre la France et la bossa nova est bien plus profonde qu'on ne le croit.

Quand la France est tombée amoureuse de la bossa nova : d'Orfeu Negro à Pierre Barouh, Nougaro et Moustaki
C'est une histoire d'allers-retours entre Paris et Rio de Janeiro, faite de films couronnés à Cannes, de rencontres nocturnes autour d'une guitare et de chansons traduites avec amour. La bossa nova, née au Brésil à la fin des années 1950, a trouvé en France son plus fidèle relais européen — et la France y a peut-être même laissé une petite empreinte fondatrice.

Rio, fin des années 1950 : une « nouvelle vague » nommée bossa nova

Tout commence à Rio, dans les appartements de la zone sud, quand une poignée de musiciens réinvente la samba en la murmurant. En 1958, João Gilberto enregistre « Chega de Saudade », composée par Antônio Carlos Jobim sur des paroles de Vinicius de Moraes : le battement syncopé de sa guitare et son chant retenu fixent la grammaire d'un genre nouveau. On l'appellera bossa nova — littéralement, la « nouvelle vague », cousine brésilienne de celle qui agite alors le cinéma français. Et la France dans tout ça ? Une histoire, souvent racontée par les acteurs du genre eux-mêmes, veut que Jobim ait été marqué par « Dans mon île », douce chanson d'Henri Salvador parue en 1957, découverte dans un film italien de l'époque. Difficile d'en mesurer la part de légende, mais le Brésil lui-même a pris l'hommage au sérieux : en 2005, Henri Salvador a reçu l'Ordre du Mérite culturel brésilien des mains du ministre de la Culture Gilberto Gil, en présence du président Lula. Le crooner français est resté jusqu'au bout un amoureux revendiqué des musiques brésiliennes.

1959 : Orfeu Negro, la Palme d'or qui a fait le tour du monde

Le premier grand vecteur mondial de la bossa nova est pourtant un film français. En 1959, « Orfeu Negro » de Marcel Camus, transposition du mythe d'Orphée dans le carnaval de Rio, remporte la Palme d'or à Cannes puis triomphe dans les salles du monde entier. Sa bande originale, signée Antônio Carlos Jobim et Luiz Bonfá, offre au grand public international ses premières bossas : « A felicidade » de Jobim et la « Manhã de Carnaval » de Bonfá deviennent des standards planétaires, repris par d'innombrables jazzmen. Par ce détour cinématographique, c'est en partie grâce à une production française que la musique de Jobim conquiert l'Europe et les États-Unis, quelques années avant l'explosion mondiale de « The Girl from Ipanema ». À Paris, le film fait entrer les rythmes cariocas dans les cinémas de quartier, tandis que les disques importés circulent chez les amateurs de jazz : Saint-Germain-des-Prés, qui vibrait déjà pour le be-bop, se met à fredonner en portugais.

1966 : Pierre Barouh, « Samba Saravah » et un label nommé Saravah

L'homme qui incarne mieux que quiconque cette passion franco-brésilienne s'appelle Pierre Barouh. Chanteur, parolier et voyageur invétéré, il tombe amoureux du Brésil et se lie d'amitié avec Vinicius de Moraes et le guitariste Baden Powell. Au milieu des années 1960, à Rio, il enregistre avec Baden Powell une adaptation française de « Samba da Bênção », la samba-bénédiction écrite par Vinicius et Baden en 1963 : ce sera « Samba Saravah ». De retour en France, Barouh fait écouter l'enregistrement à Claude Lelouch, qui l'engage pour « Un homme et une femme ». Le cinéaste intègre la chanson au film : on y voit Barouh chanter « Samba Saravah » et son éloge de la saudade. Palme d'or à Cannes en 1966, Oscar du meilleur film étranger, succès mondial : la bossa nova entre par la grande porte dans la culture populaire française, aux côtés du fameux « chabadabada » composé par Francis Lai.
Avec les droits que lui rapporte le triomphe du film, Barouh fonde en 1966 le label Saravah, maison libre et aventureuse qui accueillera Brigitte Fontaine, Areski Belkacem, Jacques Higelin et bien d'autres — une histoire que nous racontons en détail dans notre article consacré à Areski et au label Saravah. Le nom même du label est un mot de candomblé brésilien, celui-là même que chante « Samba Saravah » : une bénédiction.

Nougaro et Moustaki, passeurs magnifiques

La bossa nova irrigue alors la chanson française par ses meilleures plumes. Claude Nougaro, qui rencontre Baden Powell et Vinicius de Moraes par l'entremise de Pierre Barouh, adapte en 1966 leur « Berimbau » sous le titre « Bidonville » : là où l'original évoquait l'instrument des rituels afro-brésiliens, le Toulousain y pose un texte poignant sur la misère urbaine. Il récidivera en 1978 avec « Tu verras », relecture libre de « O que será » de Chico Buarque et Francis Hime, écrite deux ans plus tôt pour le film « Dona Flor et ses deux maris ». Deux sommets de la chanson française, nés de mélodies brésiliennes. Georges Moustaki, lui, signe au début des années 1970 l'adaptation française de « Águas de março » de Jobim : « Les Eaux de mars », devenue l'une des chansons brésiliennes les plus connues du public francophone. Le courant passe dans les deux sens : les musiciens brésiliens exilés ou de passage — Baden Powell en tête, qui vécut longtemps en Europe et enregistra abondamment à Paris — trouvent en France un public fervent et des studios accueillants.

Un héritage toujours vivant

Cette histoire d'amour ne s'est jamais vraiment arrêtée. En 2000, Henri Salvador boucle la boucle avec « Chambre avec vue », immense succès aux accents de bossa feutrée, porté par « Jardin d'hiver », chanson écrite par Benjamin Biolay et Keren Ann — deux héritiers directs de cette sensibilité douce-amère. Chez Biolay justement, chez Keren Ann, chez Stacey Kent qui chante en français, ou dans d'innombrables reprises acoustiques, le balancement de la bossa reste une couleur familière de la pop hexagonale. Soixante-cinq ans après « Orfeu Negro », la saudade parle toujours couramment français. Pour prolonger le voyage, on peut réécouter Pierre Barouh, éternel passeur entre Seine et baie de Guanabara :

FAQ — La bossa nova et la France

Qu'est-ce que la bossa nova ?

La bossa nova est un genre musical né au Brésil à la fin des années 1950, qui adoucit la samba en la jouant sur un tempo retenu, avec un chant intimiste et des harmonies inspirées du jazz. « Chega de Saudade », enregistrée par João Gilberto en 1958, est généralement considérée comme son acte de naissance.

Quel rôle le film Orfeu Negro a-t-il joué ?

« Orfeu Negro » (1959), film français de Marcel Camus tourné à Rio et récompensé par la Palme d'or à Cannes, a diffusé mondialement les musiques d'Antônio Carlos Jobim et de Luiz Bonfá, dont « Manhã de Carnaval », faisant découvrir la bossa nova bien au-delà du Brésil.

Qui était Pierre Barouh ?

Chanteur, parolier et acteur français (1934-2016), Pierre Barouh a enregistré « Samba Saravah » avec Baden Powell, chanté dans « Un homme et une femme » de Claude Lelouch (Palme d'or 1966) et fondé le label Saravah, passerelle durable entre les musiques françaises et brésiliennes.

Quelles chansons françaises célèbres sont des adaptations de bossas ou de sambas ?

Parmi les plus connues : « Samba Saravah » de Pierre Barouh (d'après « Samba da Bênção »), « Bidonville » de Claude Nougaro (d'après « Berimbau »), « Tu verras » de Nougaro (d'après « O que será » de Chico Buarque) et « Les Eaux de mars » de Georges Moustaki (d'après « Águas de março » de Jobim).

Henri Salvador a-t-il vraiment inspiré la bossa nova ?

C'est une histoire fréquemment rapportée : Jobim aurait été touché par « Dans mon île » (1957). Sa part exacte de légende reste débattue, mais le Brésil a officiellement honoré Salvador en 2005 en lui remettant l'Ordre du Mérite culturel, signe que le clin d'œil était pris au sérieux jusqu'au sommet de l'État brésilien.

Pour aller plus loin

C&M · 24/07/2026 — fin de l'article — #HISTOI