24/05/2026 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 24/05/2026 histoires-musique Paris
histoires-musique · Grand format

Histoire du bal musette : un siècle de valses, de javas et d'accordéon à Paris (1880-2026)

Né dans les cafés parisiens à la fin du XIXe siècle, le bal musette est une histoire de migrations et de métissages : récit d'un siècle de valses, de javas et d'accordéon.

Histoire du bal musette : un siècle de valses, de javas et d'accordéon à Paris (1880-2026)
Une valse qui tourne, un accordéon qui chante, un parquet ciré sous les pieds des danseurs : le bal musette est l'une des images les plus tenaces de la culture populaire française. Pourtant, derrière cette carte postale se cache une histoire faite de migrations, de rivalités de quartier et de métissages musicaux. Né dans les arrière-salles de cafés parisiens à la fin du XIXe siècle, le musette a traversé plus d'un siècle, du bal des bougnats au renouveau contemporain de l'accordéon. Récit.

Aux origines : les Auvergnats, la cabrette et le bal des bougnats

Le bal musette ne vient pas d'un salon parisien, mais des montagnes d'Auvergne. Au cours du XIXe siècle, des milliers d'Auvergnats quittent le Massif central pour Paris, où ils ouvrent des cafés et vendent du charbon et du vin. On les surnomme les bougnats. Dans leurs établissements, surtout dans l'est de la capitale, on danse au son de la cabrette, une petite cornemuse à soufflet typique de l'Auvergne. Le mot musette désigne d'ailleurs cet instrument : on parle alors de bal à la musette. La danse reine y est la bourrée, héritée des fêtes villageoises du pays d'origine. Ces bals sont d'abord des lieux de retrouvailles entre exilés, où l'on conserve la langue, les pas et les airs du pays.

Rue de Lappe, vers 1906 : la rencontre de la cabrette et de l'accordéon

Tout bascule lorsqu'une autre vague d'immigration arrive à Paris : les Italiens. À partir des années 1880, ils s'installent en nombre dans les quartiers populaires de l'est parisien et apportent avec eux un instrument encore peu répandu en France, l'accordéon. Beaucoup d'entre eux, pour compléter leurs revenus, animent les bals de quartier. La concurrence est rude : les accordéonistes italiens viennent jouer dans des bals jusque-là tenus par les Auvergnats. La cohabitation tourne parfois à l'affrontement, et l'on a gardé le souvenir d'une véritable guerre des bals, avec des règlements de comptes au couteau entre cabrettistes et accordéonistes. C'est rue de Lappe, près de la Bastille, que se joue la réconciliation. Vers 1906, dans ce quartier devenu le cœur battant des bals populaires, la cabrette auvergnate et l'accordéon italien finissent par jouer ensemble. De cette fusion naît un style nouveau, le musette, qui n'est plus tout à fait auvergnat ni tout à fait italien. L'accordéon, plus puissant et plus complet, prend peu à peu le dessus. On lui adjoint une rythmique : un banjo, des percussions, parfois une contrebasse. La bourrée auvergnate cède la place à la valse, plus rapide et plus virtuose, qui devient la signature du genre : la valse musette. L'accordéoniste Émile Vacher est souvent présenté comme le père de ce style, celui qui a fixé l'identité du musette moderne.

L'âge d'or des années 1930 : dix-sept bals rue de Lappe

L'entre-deux-guerres est l'apogée du bal musette. Rue de Lappe, on compte jusqu'à dix-sept bals dans les années 1930, aux noms restés célèbres : Le Chalet, La Boule rouge, Les Barreaux verts, le Bal Chambon. On y danse serré, dans la fumée et la chaleur, sur un répertoire qui s'élargit. À la valse musette s'ajoutent la java, danse parisienne par excellence, mais aussi le paso doble, le tango et la rumba, au gré des modes. Le bal musette devient un phénomène social : il attire les ouvriers et les ouvrières, mais aussi les artistes, les écrivains et une partie de la bourgeoisie en quête de sensations populaires. La rue de Lappe entre dans la légende, avec sa réputation sulfureuse, mi-festive, mi-canaille, immortalisée par la chanson et le cinéma.

Le swing musette : quand le bal rencontre le jazz

Dans les années 1930, le musette ne reste pas figé. Paris découvre le jazz, et les accordéonistes les plus curieux s'emparent du nouveau langage. Naît alors le swing musette, qui marie la pulsation du jazz, des harmonies plus riches et l'improvisation à la tradition du bal. Les figures de ce courant s'appellent Gus Viseur, Tony Murena ou Jo Privat. Le lien avec le jazz manouche est direct : Gus Viseur a enregistré avec des guitaristes proches de l'entourage de Django Reinhardt, et l'on a vu accordéonistes et guitaristes manouches partager les mêmes scènes et les mêmes bals. Le musette cesse alors d'être seulement une musique de danse pour devenir aussi une musique d'écoute, où la virtuosité du soliste compte autant que le pas des danseurs.

Les rois de l'accordéon : Privat, Verchuren, Horner

L'après-guerre porte le musette à son plus large public, à la radio puis à la télévision. Jo Privat règne au Balajo, le bal mythique de la rue de Lappe. André Verchuren, ancien résistant qui a connu la déportation, vend des millions de disques et devient une figure familière des bals de toute la France. Aimable incarne le musette populaire des Trente Glorieuses. Mais la personnalité la plus célèbre reste sans doute Yvette Horner : accordéoniste virtuose, elle accompagne la caravane du Tour de France de 1952 à 1963, juchée sur les voitures, et devient une icône nationale, plus tard relookée par le couturier Jean-Paul Gaultier. Le musette est alors partout : guinguettes au bord de la Marne, bals du 14-Juillet, émissions de variétés.

En vidéo : Yvette Horner et la valse musette

Pour entendre ce que fut la grande époque du musette, voici Yvette Horner interprétant Reine de musette, valse emblématique du répertoire, dans un enregistrement du début des années 1960.

Le déclin, puis le renouveau : du yéyé au new musette

À partir des années 1960, le bal musette recule. La vague yéyé, puis le rock et la pop, détournent la jeunesse des parquets de danse et des accordéons. L'instrument lui-même devient démodé dans l'imaginaire collectif, associé à une France ancienne. Le genre ne disparaît pourtant pas : il se réfugie dans les bals de village, les guinguettes et les fêtes de famille. Le sursaut vient des musiciens eux-mêmes. Dans les années 1990, l'accordéoniste Richard Galliano invente le new musette, qui réconcilie l'instrument avec le jazz contemporain et lui rend ses lettres de noblesse. La consécration grand public arrive en 2001 avec la musique du film Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, composée par Yann Tiersen : ses valses à l'accordéon, écoutées dans le monde entier, redonnent à l'instrument une image moderne et poétique.

Le bal musette aujourd'hui : un patrimoine vivant

Le musette n'est plus la musique dominante de la fête française, mais il n'a pas dit son dernier mot. Les guinguettes des bords de Marne et de Seine ont rouvert et attirent un public nouveau, souvent jeune, séduit par les bals rétro et les cours de danse. Des accordéonistes contemporains continuent de faire vivre et d'élargir le répertoire, entre tradition, jazz et création. La rue de Lappe, elle, a changé de visage : la plupart des bals ont fermé, mais le Balajo demeure, témoin d'une histoire de plus d'un siècle. Patrimoine immatériel autant que musique de bal, le musette reste un fil tendu entre les migrations qui ont fait Paris et la fête populaire d'aujourd'hui. Pour aller plus loin : l'histoire des bals musette est documentée par l'INA dans le fonds Danses sans visa ( https://fresques.ina.fr/danses-sans-visa/fiche-media/Dasavi00705/histoire-des-bals-musette.html ), l'histoire de la rue de Lappe est détaillée sur Wikipédia ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Rue_de_Lappe ), et l'ouvrage Paris, le peuple consacre une étude à la place des étrangers dans le bal musette ( https://books.openedition.org/psorbonne/1272 ).

Foire aux questions

D'où vient le mot musette ?

Le mot musette désigne à l'origine la cabrette, une petite cornemuse à soufflet de l'Auvergne. Les Auvergnats installés à Paris organisaient des bals à la musette, c'est-à-dire au son de cet instrument. Le terme est resté pour nommer le style musical, même après que l'accordéon eut remplacé la cabrette.

Quelle est la différence entre la valse musette et la java ?

La valse musette est une valse rapide, à trois temps, jouée à l'accordéon, qui constitue le morceau emblématique du bal musette. La java est une autre danse à trois temps, née à Paris, plus saccadée, où les danseurs évoluent serrés. Toutes deux appartiennent au répertoire classique du bal.

Pourquoi parle-t-on d'une guerre des bals ?

À la fin du XIXe siècle, l'arrivée des accordéonistes italiens dans des bals tenus par des cabrettistes auvergnats a créé une vive concurrence à Paris. Les tensions ont parfois dégénéré en affrontements, d'où l'expression de guerre des bals, avant que les deux traditions ne finissent par fusionner rue de Lappe.

Qui a popularisé l'accordéon dans le bal musette ?

L'accordéoniste Émile Vacher est souvent considéré comme le père du style musette moderne, au début du XXe siècle. Plus tard, des figures comme Gus Viseur, Tony Murena, Jo Privat, André Verchuren et Yvette Horner ont porté le genre auprès du grand public.

Le bal musette existe-t-il encore ?

Oui. S'il n'est plus la musique de fête dominante, le musette reste vivant dans les guinguettes des bords de Marne, les bals de village et certains lieux parisiens comme le Balajo. Des accordéonistes contemporains, dans la lignée du new musette de Richard Galliano, continuent d'en renouveler le répertoire.
C&M · 24/05/2026 — fin de l'article — #HISTOI