13/05/2026 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 13/05/2026 histoire Paris
histoire · Grand format

Histoire du raï en France : de Cheikha Remitti à Khaled, Cheb Mami et Rachid Taha, cinquante ans d'une musique algérienne devenue patrimoine UNESCO

Histoire du raï en France : de Cheikha Remitti à Khaled, Cheb Mami et Rachid Taha, cinquante ans d'une musique algérienne devenue patrimoine UNESCO
Le 22 janvier 1986, dans la salle Hammeau du complexe culturel de Bobigny, en banlieue parisienne, mille deux cents personnes assistent à la première soirée du festival « Le raï à Bobigny ». Sur scène, trois voix : celle de Cheikha Remitti, soixante-trois ans, gardienne du raï traditionnel d'Oran ; celle de Cheb Khaled, vingt-six ans, déjà roi du raï moderne ; et celle de Cheb Mami, dix-neuf ans, révélation de l'année 1985. Pour la première fois, la France découvre, à grande échelle, une musique populaire algérienne née soixante ans plus tôt dans les cabarets d'Oran. Quarante ans plus tard, le raï est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO et figure parmi les contributions algériennes majeures à la musique mondiale. Histoire en sept étapes.

Aux origines : Oran, les cheikhs et les meddahates (années 1920-1950)

Le mot « raï » vient de l'arabe maghrébin « يا راي » qui signifie « ô mon avis », « ô mon opinion ». Il désigne d'abord, dans l'Oranie du début du XXᵉ siècle, un genre poétique chanté par les cheikhs (hommes) et les meddahates (femmes) dans les fêtes de mariage, les cabarets et les cérémonies religieuses. Les textes parlent d'amour, de pauvreté, d'émigration, parfois de la condition féminine, sur un registre qui mêle l'arabe dialectal, le français de la colonisation et l'espagnol des migrants venus d'Andalousie. Cheikha Remitti, née Saadia Bedief en 1923 à Tessala, est la figure tutélaire de cette première période. Orpheline, elle rejoint adolescente une troupe de meddahates dans les souks d'Oran, écrit ses propres textes et devient célèbre dans toute l'Oranie sous le nom de scène Remitti, déformation de l'expression française « remettez-nous une tournée ». Son raï est rugueux, libre, sans concession sur les sujets tabous : l'alcool, le désir, l'émancipation. À l'indépendance algérienne en 1962, son répertoire est jugé contraire aux mœurs de la nouvelle République et fait l'objet d'une censure officieuse pendant deux décennies.

La modernisation : raï pop des années 1970 à Oran

Dans les années 1970, une nouvelle génération de chanteurs reprend les codes du raï traditionnel mais y ajoute des instruments occidentaux : guitare électrique, basse, batterie, accordéon. Le « raï moderne » naît dans les cabarets de Bel-Abbès et d'Oran, autour de figures comme Bellemou Messaoud (souvent considéré comme le père du raï pop), Boutaïba Sghir, Cheikh Hamada. Les producteurs locaux multiplient les cassettes audio, diffusées sous le manteau dans toute l'Algérie. L'État socialiste algérien interdit officiellement la diffusion du raï à la radio jusqu'en 1985, mais les jeunes l'écoutent en boucle sur leurs lecteurs portables. C'est dans ce contexte qu'apparaît, en 1979, un adolescent de quatorze ans nommé Khaled Hadj Brahim. Originaire de la cité Es Senia, près de l'aéroport d'Oran, il enregistre sa première cassette « Trig Lici » sur le label local Disco Maghreb. La voix est nasale, le souffle long, le phrasé déjà spectaculaire. Cinq ans plus tard, il signe « Hada Raykoum » avec le producteur Rachid Baba Ahmed et devient, à dix-neuf ans, la star montante du raï algérien.

1986 : Bobigny ouvre la porte française

L'arrivée du raï en France passe par un homme : Michel Lévy, alors directeur du complexe culturel de Bobigny, et un militant associatif algérien, Mohamed Maïz. Ensemble, ils organisent du 22 au 26 janvier 1986 le premier festival raï hors d'Algérie. La presse française couvre l'événement : Libération titre « Oran sur Seine », Le Monde évoque « une musique de jeunes en colère ». Cheb Khaled et Cheb Mami sont signés dans la foulée par Barclay, filiale de PolyGram. Cheikha Remitti, hébergée depuis 1979 par des cousins à Saint-Denis, accepte d'enregistrer en France et publie en 1988 son premier album international, « Aux sources du raï ». À Lyon, au même moment, un groupe formé en 1981 par trois enfants d'immigrés algériens reprend les codes du raï mais y ajoute le funk, le punk et le rock : Carte de Séjour. Le chanteur s'appelle Rachid Taha. En 1986, le groupe publie une reprise improbable de « Douce France » de Charles Trenet, version raï rock chargée d'ironie politique. Le titre, immédiatement compris comme un manifeste de la deuxième génération beur, devient un hymne de la Marche pour l'égalité de 1983. Carte de Séjour se sépare en 1989, mais Rachid Taha entame en solo une carrière qui mêlera raï, électro, rock arabe et reprises de classiques chaâbi.

1992 : « Didi » fait exploser le raï à l'international

Khaled abandonne le préfixe « Cheb » (jeune) en 1992. Cette année-là, le label Mango (filiale d'Island Records) lui propose d'enregistrer un album à Los Angeles, sous la direction artistique de Don Was, producteur de Bonnie Raitt et des Rolling Stones. L'album, sobrement titré « Khaled », sort en avril 1992. Le premier single, « Didi », s'écoule à plus d'un million d'exemplaires en Europe et en Asie, atteint la 11ᵉ place du Top 50 français (rare exploit pour une chanson en arabe) et fait de Khaled, selon une enquête de la BBC, l'artiste « plus populaire que Michael Jackson en Inde » au cours de l'été 1992. « Didi » signe l'entrée du raï dans la culture pop mondiale. Le morceau, construit sur une boucle de derbouka, des nappes de synthétiseurs et des chœurs polyphoniques, joue sur un refrain dansant que les radios européennes diffusent sans en comprendre les paroles. Le titre permet à Khaled de remplir le Zénith de Paris en 1993, puis le Stade de Wembley en 1994, et d'apparaître à la cérémonie d'ouverture de la Coupe du monde de football aux États-Unis en 1994.

1996 : « Aïcha » et la consécration française

En 1996, Khaled enregistre l'album « Sahra », sur lequel figurent deux collaborations avec Jean-Jacques Goldman. La plus marquante, « Aïcha », est écrite par Goldman lui-même, qui livre un texte en français évoquant la condition féminine maghrébine vue par un amoureux occidentalisé. La chanson reste 16 semaines numéro 1 du Top 50 français en 1996-1997, dépasse les deux millions de ventes en Europe, remporte la Victoire de la Musique de la chanson originale en 1997. Elle est aujourd'hui considérée comme l'une des chansons francophones les plus diffusées au monde, aux côtés de « La Bohème » d'Aznavour ou « Ne me quitte pas » de Brel. Cheb Mami suit une trajectoire parallèle. Repéré par Sting lors d'un concert à Bercy en 1999, il chante en duo sur « Desert Rose », single planétaire du Britannique vendu à plus de trois millions d'exemplaires. Le succès propulse Cheb Mami sur les scènes internationales et l'installe, avec Khaled, comme la deuxième voix incontournable du raï mondialisé. Sa carrière connaîtra une éclipse au début des années 2010, après une condamnation pour une affaire personnelle, avant un retour scénique progressif en 2018.

1998 : « 1, 2, 3 Soleils » au Palais Omnisports de Bercy

Le 26 septembre 1998, trois mois après la victoire de la France en Coupe du monde de football, Khaled, Rachid Taha et Faudel se réunissent pour un concert unique au Palais Omnisports de Paris-Bercy. L'album live qui en résulte, « 1, 2, 3 Soleils », s'écoule à plus d'un million d'exemplaires en France et devient, avec « Aïcha », l'autre symbole de la place du raï dans la chanson populaire française. Les trois voix y reprennent, dans une version arrangée par Steve Hillage (ancien guitariste de Gong devenu producteur de Rachid Taha), des classiques du raï d'Oran comme « Abdel Kader » ou « Habina ». Le concert intervient dans un contexte politique précis : la France black-blanc-beur célèbre la victoire des Bleus de Zidane, et le triumvirat Khaled-Taha-Faudel devient le pendant musical de cette utopie multiculturelle. La séquence ne dure pas. Rachid Taha s'éloigne du raï pour explorer la chanson chaâbi (« Diwân » en 1998) et le rock anglais (reprise de « Rock the Casbah » des Clash en 2004), avant son décès en 2018 à cinquante-neuf ans. Faudel quitte progressivement la scène musicale. Khaled, lui, continue de tourner mais affronte plusieurs procès liés à la paternité de ses chansons.

Les années 2000-2020 : passage de relais et nouvelles voix

Dans les années 2000, le raï pur se fait plus discret en France, supplanté par le rap, le R&B et le reggaeton dans les goûts des deuxième et troisième générations issues de l'immigration maghrébine. Mais ses codes infusent largement : Magic System (« 1, 2, 3 Soleil ») reprend le titre du concert de 1998 ; Aya Nakamura intègre des phrases en arabe dialectal dans ses tubes ; Soolking, originaire d'Algérie, mêle raï, reggae et rap dans « Tiki Tiki » et « Liberté » (2018), avec succès massif (300 millions de vues YouTube pour « Liberté »). Une nouvelle scène raï émerge depuis 2015, autour d'artistes comme Cheb Bilal Sghir, Houssem Algérino, Cheba Sabah ou Manel Filali. Plus orientée club et auto-tune, cette nouvelle vague conserve la structure traditionnelle (refrain incantatoire, derbouka, accordéon synthétisé) mais cible un public algérien et français de moins de trente ans. Les concerts de Soolking au Stade de France en 2022 (60 000 spectateurs) et de Cheb Khaled à l'Olympia en 2024 (six soirées complètes) confirment que le public demeure.

2022 : l'inscription au patrimoine immatériel de l'UNESCO

Le 1ᵉʳ décembre 2022, le Comité intergouvernemental de l'UNESCO réuni à Rabat inscrit « le raï, chant populaire d'Algérie » sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Le dossier, déposé par l'Algérie en mars 2022, retrace cinq décennies d'évolution du genre, depuis les meddahates oraniennes jusqu'aux héritières contemporaines. L'inscription consacre une trajectoire singulière : une musique populaire née dans les marges, longtemps censurée, devenue ambassadrice culturelle de l'Algérie dans le monde. En France, la décision UNESCO se traduit par une série d'hommages : exposition « Raï, une musique en exil » à l'Institut du monde arabe de Paris en 2023, programmation spéciale aux Trans Musicales de Rennes la même année, et reconnaissance académique avec la création d'une chaire de recherche sur la chanson maghrébine au Centre national de la recherche scientifique.

FAQ — comprendre l'histoire du raï

Qu'est-ce que le raï exactement ? Le raï est un genre musical populaire né dans la région d'Oran, en Algérie, dans la première moitié du XXᵉ siècle. Il mêle poésie chantée en arabe dialectal, percussions (derbouka, bendir), instruments d'origine méditerranéenne (accordéon, violon) et, depuis les années 1970, instruments électriques. Le mot « raï » signifie « opinion » ou « avis » en arabe maghrébin. Qui est considéré comme le roi du raï ? Khaled Hadj Brahim, dit Cheb Khaled puis simplement Khaled, est unanimement reconnu comme le roi du raï depuis les années 1980. Né en 1960 à Sidi El Houari (Oran), il a vendu plus de 80 millions de disques dans le monde et signé les plus grands succès du genre : « Didi » (1992), « Aïcha » (1996), « C'est la vie » (2012). Quelle est la différence entre raï traditionnel et raï moderne ? Le raï traditionnel, porté jusqu'aux années 1960 par des chanteurs comme Cheikha Remitti, repose sur la voix accompagnée d'une derbouka, d'un bendir et parfois d'une flûte gasba. Le raï moderne, apparu dans les années 1970, ajoute la guitare électrique, la basse, la batterie, le synthétiseur et l'accordéon électrique. Le « pop raï » des années 1990, popularisé par Khaled, intègre des éléments de variété internationale et de musique de danse. Pourquoi le concert de 1, 2, 3 Soleils est-il historique ? Donné le 26 septembre 1998 à Bercy par Khaled, Rachid Taha et Faudel, ce concert est le seul moment où les trois figures majeures du raï franco-algérien se sont réunies sur scène. L'album live, vendu à plus d'un million d'exemplaires, a installé durablement le raï dans le patrimoine de la chanson française aux côtés d'« Aïcha ». Pourquoi le raï a-t-il été censuré en Algérie ? Les autorités algériennes, après l'indépendance en 1962, ont jugé les textes du raï traditionnel contraires aux mœurs prônées par l'État socialiste : évocation de l'alcool, du désir, de la liberté féminine. La diffusion radiophonique a été interdite jusqu'en 1985, date à laquelle le gouvernement de Chadli Bendjedid a autorisé le premier festival national de raï à Oran. Dans les années 1990, durant la décennie noire, plusieurs chanteurs de raï, dont Cheb Hasni, ont été assassinés par des groupes islamistes armés.

Sources et ressources pour aller plus loin

  • Encyclopédie : [Wikipédia francophone — Raï](https://fr.wikipedia.org/wiki/Ra%C3%AF)
  • Article patrimoine : [Middle East Eye — Le raï, patrimoine algérien UNESCO](https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/algerie-culture-rai-unesco-histoire-patrimoine-culture-oranie-cheb-khaled)
  • Dossier historique : [DzairHistory — Le raï, richesse musicale algérienne](https://dzairhistory.com/article/rai)
  • Fiche UNESCO : [ich.unesco.org — Le raï, chant populaire d'Algérie](https://ich.unesco.org/fr/RL/le-rai-chant-populaire-d-algerie-01891)
C&M · 13/05/2026 — fin de l'article — #HISTOI