Aux origines : Saint-Pierre, la « petite Paris » des Antilles
La biguine naît en Martinique au XIXe siècle, de la rencontre entre l'héritage rythmique africain et les danses de salon européennes. Aux tambours et au ti bwa hérités des musiques d'esclaves se mêlent la clarinette, le trombone et le banjo, ainsi que les formes venues d'Europe comme la polka, la mazurka ou la valse, réinventées « à la créole ». De ce métissage naît une musique syncopée, sensuelle et joyeuse, faite pour la danse. Son foyer historique est Saint-Pierre, alors capitale culturelle de l'île, surnommée le « petit Paris des Antilles » pour son théâtre, ses cafés et sa vie nocturne animée. Mais en 1902, l'éruption de la montagne Pelée rase la ville et fait des milliers de morts. Ce cataclysme provoque un exil de nombreux musiciens vers Fort-de-France, puis, dans les décennies suivantes, vers la métropole. La biguine s'apprête à changer de continent.Alexandre Stellio, ambassadeur de la biguine à Paris
La figure centrale de cette épopée est le clarinettiste martiniquais Alexandre Stellio (1885-1939). Formé à Saint-Pierre puis à Fort-de-France, il s'installe en métropole dans l'entre-deux-guerres et devient le grand ambassadeur de la biguine à Paris, où il défend une version fidèle à la tradition créole. Sa clarinette virtuose, capable de longues envolées ornementées, devient la signature sonore du genre. Avec son orchestre, Stellio enregistre de nombreux disques à partir de la fin des années 1920 et impose des morceaux devenus des classiques, comme « Serpent maigre ». Il travaille aux côtés d'autres musiciens antillais installés à Paris, dont le violoniste et chef d'orchestre Ernest Léardée, autre grande figure de la scène biguine parisienne. Ensemble, ils font découvrir aux Parisiens un répertoire fait de biguines endiablées, mais aussi de valses et de mazurkas créoles.Une musique de danse, entre swing et créolité
Musicalement, la biguine repose sur un tempo enlevé et une pulsation dansante, portée par la basse et la batterie, tandis que la clarinette improvise par-dessus des lignes agiles et chantantes. Cette place centrale de l'improvisation la rapproche du jazz nouvelle-orléanais qui séduisait alors l'Europe, et les deux univers dialogueront souvent dans le Paris des années 1930. Mais la biguine conserve une identité bien à elle, héritée du carnaval martiniquais et de la langue créole. Le genre se décline d'ailleurs en plusieurs formes : la biguine de bal, rapide et festive, mais aussi des variantes plus lentes et mélancoliques, ainsi que les mazurkas et valses créoles qui complètent le répertoire des orchestres. Cette richesse explique en partie sa longévité et sa capacité à séduire des publics très différents, du bal populaire antillais aux salons parisiens les plus courus.Le Bal nègre de la rue Blomet, temple de la danse créole
Le haut lieu de cette effervescence porte une adresse : le 33 de la rue Blomet, dans le 15e arrondissement de Paris. Ouvert en 1924 dans une ancienne maison du XVIIIe siècle, ce bal antillais devient rapidement l'un des rendez-vous les plus courus de la capitale. C'est le poète surréaliste Robert Desnos qui, séduit par l'endroit, le surnomme le « Bal nègre », nom qui lui restera attaché. Dans ce lieu, l'orchestre antillais fait danser un public bigarré, où se croisent Antillais de la diaspora, artistes, écrivains, peintres et Tout-Paris curieux d'exotisme. La biguine y règne en maîtresse, portée par des musiciens rompus à la scène et par des chanteuses qui deviendront des figures du genre. Le Bal Blomet incarne alors l'esprit d'une époque fascinée par les cultures d'ailleurs, dans le sillage de la vogue du jazz et des revues « nègres ».Léona Gabriel et les voix de la biguine
Si les instrumentistes tiennent le haut de l'affiche, la biguine parisienne compte aussi de fortes personnalités féminines. La Martiniquaise Léona Gabriel, chanteuse et compositrice, accompagne notamment Stellio et contribue à faire connaître le répertoire créole sur les scènes et à la radio. À ses côtés, d'autres artistes comme Moune de Rivel ou Jenny Alpha portent haut les couleurs de la chanson antillaise. Ces voix incarnent une biguine à la fois populaire et raffinée, chantée en créole, où se disent l'amour, la nostalgie du pays et la joie de la fête. Elles témoignent aussi de la place, encore trop peu reconnue, des femmes antillaises dans la diffusion de cette musique en métropole. Grâce à elles, la biguine ne se limite pas à une musique de bal : elle devient un patrimoine chanté, transmis et enregistré.L'Exposition coloniale de 1931 et l'apogée d'une mode
Le point culminant de la vogue de la biguine coïncide avec l'Exposition coloniale internationale de 1931, organisée à Paris. Dans ce contexte, les orchestres antillais, dont celui de Stellio, se produisent quotidiennement, notamment autour du pavillon des Antilles, et touchent un public immense. La biguine s'invite alors dans les music-halls, les disques et jusque dans la chanson française, où son rythme inspire de nombreux artistes. Il faut toutefois replacer cet engouement dans son époque : cette fascination des années folles pour les musiques « exotiques » s'accompagnait d'un regard colonial ambigu, mêlant admiration sincère et stéréotypes. Reconnaître aujourd'hui l'apport de la biguine, c'est aussi rendre justice à des musiciens antillais qui, dans ce cadre contraint, ont su imposer leur talent et affirmer une culture créole à part entière.Déclin, mémoire et héritage
Après la Seconde Guerre mondiale, la biguine perd peu à peu de son éclat, concurrencée par d'autres modes musicales. Mais elle ne disparaît pas : elle irrigue durablement la musique antillaise et reste une référence pour les générations suivantes. Le cinéma, la scène et les rééditions de disques anciens raviveront périodiquement l'intérêt pour ce répertoire, tandis que l'adresse mythique de la rue Blomet, longtemps oubliée, a retrouvé une vie musicale sous le nom de Bal Blomet. Surtout, la biguine constitue un maillon essentiel dans la longue chaîne des musiques créoles. Avant le zouk de Kassav', avant la cadence et le compas, elle a été la première musique antillaise à conquérir un large public en métropole et à s'inscrire dans l'imaginaire musical français. La redécouvrir, c'est comprendre d'où vient une part de la richesse des musiques des Antilles, et rendre hommage à des pionniers comme Alexandre Stellio, trop souvent tombés dans l'oubli.Foire aux questions (FAQ)
Qu'est-ce que la biguine ?
La biguine est une musique et une danse créoles nées en Martinique au XIXe siècle, mêlant l'héritage rythmique africain aux danses de salon européennes (polka, mazurka, valse), avec la clarinette, le trombone et le banjo comme instruments emblématiques.Qui est Alexandre Stellio ?
Alexandre Stellio (1885-1939) est un clarinettiste martiniquais considéré comme le grand ambassadeur de la biguine à Paris. Avec son orchestre, il a enregistré de nombreux disques dès la fin des années 1920 et popularisé des morceaux comme « Serpent maigre ».Pourquoi parle-t-on du « Bal nègre » de la rue Blomet ?
Le Bal nègre désigne un bal antillais ouvert en 1924 au 33 rue Blomet, à Paris. Surnommé ainsi par le poète Robert Desnos, il fut l'un des hauts lieux de la biguine et de la vie nocturne parisienne des années 1920 et 1930.Quel lien entre la biguine et le zouk ?
La biguine est l'une des ancêtres des musiques antillaises modernes. Bien avant le zouk inventé par Kassav' dans les années 1980, elle a été la première musique créole à s'imposer largement en métropole, ouvrant la voie aux genres antillais qui ont suivi.Pourquoi la biguine a-t-elle quitté la Martinique ?
L'éruption de la montagne Pelée en 1902, qui détruisit Saint-Pierre, foyer historique de la biguine, provoqua l'exil de nombreux musiciens. Au fil des décennies, beaucoup gagnèrent la métropole, où la biguine connut son heure de gloire.Pour aller plus loin
- INA — « Ernest Léardée ou le roman de la biguine », l'histoire du Bal nègre
- RetroNews — Quand la France vibrait au rythme de la biguine
- Bal Blomet — le lieu historique aujourd'hui
C&M · 02/07/2026
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